Il y a du Phileas Fogg dans cet homme-là. Renaud Girard semble toujours avoir quitté son club une minute plus tôt. Bientôt, il gagnera l’aéroport le plus proche, correspondance pour Sarajevo, Kigali, Islamabad. Veste de tweed de chez un bon faiseur, gilet et cravate lui tiennent lieu de tenue de combat. À la main, un livre. Est-ce Lawrence, Thucydide ou Benoist-Méchin? Ce n’est pas parce qu’on baroude qu’il faut affecter le genre débraillé-tête brûlée. Pour Girard, affronter une situation, c’est réfléchir, s’instruire, autant que voir et écouter. Peut-on se rendre en Afghanistan en ignorant plus longtemps l’importance de la ligne Durand, du nom de cet administrateur britannique qui dessina en 1893 ce qui est aujourd’hui la frontière avec le Pakistan ? Cette ligne est une ligne de faille autant qu’un fil rouge. Il ne la lâchera pas.

En 2008, il est de retour à Peshawar. Peshawar, ce nom échappé de Kipling ou de Kessel donne son titre à son récit, mais n’est qu’un prétexte. Son évocation déclenche chez lui un processus de mémoire. Surgissent des souvenirs, des noms, des lieux ; autant d’anecdotes où il se place alternativement (ou simultanément) entre Rouletabille et Albert Londres. Girard a découvert l’Afghanistan en 1986. À l’époque, la guerre contre les Soviétiques est à son comble. Il raconte drôlement sa première tentative d’entrée sur le territoire en se faisant passer pour un muet. C’est son baptême du feu de l’info : franchissement de la frontière en traversant une rivière, marche sous la menace des avions Soukoï, vie frugale parmi les moudjahidins. De quoi nourrir des pages de carnets pour ses reportages. Depuis, il est devenu un fin connaisseur de ce pays, en comprend les mécanismes, en maîtrise les subtilités. Mais l’expertise n’empêche nullement de vouloir tenir son lecteur autrement que par sa science.

Flâneur salarié

Le grand charme de l’ouvrage de Girard tient à ceci: du récit de ses innombrables voyages, il ne fait jamais une symphonie héroïque. Son talent est de ne pas cacher au lecteur la réalité : un reportage est d’abord une somme de formalités, de contraintes, d’imprévus. Ensuite seulement une succession de rencontres et – miracle ! – parfois une boîte à scoops. Il ne s’en cache pas: la peur n’est jamais loin. Sans fard et sans pose, il raconte l’angoisse qui s’empare de lui au contact d’un guide énigmatique. L’inquiétude d’être seul au milieu de la résistance tchétchène, obligé de gagner la frontière géorgienne à pied dans la neige. Ses meilleurs reportages, il les a souvent rédigés d’une plume trempée dans la sueur de l’effort et de l’effroi. Le téléphone portable et Facebook ne changent rien à la condition du reporter: dans les Montagnes blanches ou au fond de la vallée de la Kapissa, l’homme est seul, chargé d’être les yeux de ses lecteurs.

L’autre séduction qui émane de la prose girardienne est d’être portée par une tranquillité qui est le propre de la littérature. Aux autres, il laisse la précipitation, l’impatience, l’obsession du prime time. Lui revendique la lenteur comme un des beaux arts. Flâneur salarié, il déambule dans des villes à feu et à sang, persuadé que c’est par le flegme qu’il saisira l’essence d’un lieu, la magie d’une situation, qu’il accrochera dans le regard des femmes la réalité de ce qu’elles endurent. Cette manière de travailler lui a permis de décrocher des interviews de Massoud, Karzaï et autre McChystal, excusez du peu. Le rêve secret du gentleman traveller est – à n’en pas douter – de rencontrer celui qui traverse ce livre en passager clandestin: Oussama Ben Laden.

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