À peine la présidente de la Commission européenne et le président de la République française – curieux attelage de la carpe fonctionnaire et du lapin politique en voyage officiel commun du 5 au 7 avril 2023 – avaient-ils quitté le territoire de la Chine que son président ordonna une vaste manœuvre navale d’encerclement de l’île de Taïwan, qui commença le 8 avril, pour s’achever le 10 avril. Xi Jinping n’avait pas daigné prévenir ses invités Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron de son intention de lancer un tel exercice militaire régional, impliquant douze bâtiments de guerre (dont un porte-avions) et quatre-vingt-onze avions. Le chef omnipotent de la première puissance démographique et manufacturière mondiale avait pourtant reçu ses hôtes avec une grande courtoisie, déclinant sans ostentation certaines de leurs demandes (comme de faire pression sur Vladimir Poutine), mais en acceptant d’autres sans barguigner (contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique).

Cet oubli de la part du président chinois peut se comprendre. À ses yeux, les Européens ne comptent pas dans le grand jeu sur Taïwan. Il sait que le proche avenir de l’île se jouera entre lui (qui veut la récupérer le plus vite possible), les Taïwanais (qui sont, pour le moment, une majorité à refuser le giron continental communiste) et les États-Unis (qui sont les seuls à avoir les moyens, et apparemment la volonté, de défendre l’île).

La manœuvre militaire chinoise était la réponse (sous la forme d’une grosse colère) de Pékin à la rencontre qu’avait eue, en Californie, Mme Tsai, la présidente démocratiquement élue de Taïwan, avec le Speaker de la Chambre américaine des représentants, le 5 avril. Depuis 1979, les États-Unis ne reconnaissent officiellement qu’une seule Chine, celle de Pékin. Mais une loi, votée sous la présidence Reagan, oblige les États-Unis à fournir à Taïwan les armes nécessaires pour se défendre. La politique officielle américaine sur Taïwan n’a pas changé depuis quarante ans : c’est le maintien du statu quo. L’île évite de proclamer son indépendance et les Chinois communistes évitent de la ramener par la force dans leur giron.

Derrière son masque souriant, quel est le plan secret de Xi Jinping pour Taïwan ? Il va sans doute multiplier les manœuvres navales simulant un blocus de l’île. Cette stratégie du harcèlement lui offre un triple avantage : entraîner la marine de guerre chinoise, endormir les opinions publiques occidentales et la vigilance de la marine américaine, faire réfléchir la population taïwanaise. Héritier de Tchang Kaï-chek, le Kuomintang est le principal parti d’opposition à Taïwan. Il est anticommuniste mais farouchement attaché à l’unicité de la Chine. En bon adepte de Sun Tsu, le président chinois préférerait obtenir la victoire sans livrer bataille. À ses yeux, il convient de faire suffisamment peur à l’électorat taïwanais pour l’obliger à changer d’avis et à accepter, par réalisme, la tutelle politique de Pékin.

Sur le tableau européen, Xi Jinping s’est montré gagnant. Avec un sens éblouissant du timing, les Européens sont venus lui parler gentiment de commerce et de changement climatique alors qu’il n’avait en tête que d’intimider les Taïwanais. La liberté politique de ces derniers serait-elle moins importante que celle des Ukrainiens ? Une politique étrangère semblant accepter un deux poids, deux mesures, finit toujours dans l’illisibilité.

Sur le tableau asiatique, le président chinois est aussi gagnant. En se rendant à Moscou les 21-23 mars 2023, Xi Jinping a engrangé beaucoup, tout en donnant assez peu. Il n’a réaffirmé que la solidarité des régimes autoritaires : faisons front commun face aux sanctions et aux pressions droits-de-l’hommistes des Occidentaux. Xi n’a pas reconnu l’annexion russe de la Crimée (2014) et du Donbass (2022). Mais il n’a pas non plus condamné l’attaque militaire russe du 24 février 2022 contre l’Ukraine. Il veut avoir la Russie de son côté le jour où il tentera de reprendre Formose par la force. Aujourd’hui, la Chine profite au maximum de l’aubaine d’un pétrole et d’un gaz russes qu’elle se procure à des prix inférieurs de 30 % à ceux du marché international. Xi a réussi à faire de la Russie un vassal économique de la Chine. Il lui vend toutes sortes de produits manufacturés mais pas d’armes, car, comme il l’a dit à Emmanuel Macron : «Cette guerre n’est pas la mienne!»

Sur le tableau américain, la Chine reste gagnante. Ses grandes sociétés se conforment aux sanctions américaines contre la Russie et elles exportent toujours autant vers l’autre rive du Pacifique. Les embargos américains sur la haute technologie sont des aiguillons pour les ingénieurs chinois.

Concentrée sur leurs seuls intérêts, la diplomatie des Chinois semble hélas bien plus lisible que celle des Européens.

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