À la plus grande surprise des observateurs de la scène méditerranéenne, le ministre turc des Affaires étrangères a déclaré à Lisbonne, le jeudi 7 janvier 2021, que la Turquie était prête à « normaliser » ses rapports avec la France. Mevlüt Çavuşoğlu a fait cette déclaration à l’occasion d’une conférence tenue avec son homologue portugais, dont le pays prenait la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. La normalisation sera lente et difficile, tant sont épais les dossiers conflictuels entre les deux pays. La France a ouvertement critiqué l’intrusion turque au Kurdistan syrien au début du mois d’octobre 2019. Ankara vise à remplacer les Kurdes progressistes du Rojava (bande dans le nord de la Syrie, longeant la frontière turque) par des rebelles syriens islamistes à sa solde. Comme les États-Unis, la France s’est en grande partie reposée sur les Kurdes de Syrie pour son combat contre l’organisation État islamique.

La France a également critiqué l’envoi par la Turquie de djihadistes islamistes en Libye. Le 29 janvier 2020, Emmanuel Macron assurait que des navires turcs accompagnaient des mercenaires syriens arrivant le spectre ottoman en Libye, pour combattre aux côtés des soldats turcs, en faveur du gouvernement de Tripoli. La France a été la première à fustiger les violations par la Turquie de l’embargo onusien sur les armes à l’endroit de la Libye.

Le 10 juin 2020, au large de Misrata, la frégate française Courbet, qui s’approchait d’un cargo turc pour en vérifier le chargement, a été « illuminée » par le radar de tir de la frégate turque Gökova. Cela correspond aux tirs de semonce d’autrefois, c’est une posture agressive, inouïe dans l’histoire de l’Otan, dont la France et la Turquie sont membres, et donc théoriquement des alliés.

Troisième dossier de friction, la France a ouvertement critiqué l’envoi par la Turquie de djihadistes syriens en Azerbaïdjan, la veille de l’attaque par ce pays des Arméniens du Haut-Karabakh, le 27 septembre 2020.

Très hostile à la campagne du président Macron contre le « séparatisme » islamiste en France, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, premier homme d’État turc à être issu de la mouvance des Frères musulmans, avait encore, au début du mois de décembre 2020, publiquement émis l’espoir de voir la France « se débarrasser le plus tôt possible d’Emmanuel Macron », dont il avait mis en doute la santé mentale deux mois auparavant. Il est possible que le changement de ton de la diplomatie turque à l’égard de la France ait été provoqué par les sanctions ciblées, prises lors du sommet européen du 11 décembre 2020 contre la Turquie pour ses activités en Méditerranée orientale. Le gouvernement d’Ankara a été désagréablement surpris de voir l’Allemagne, son partenaire privilégié en Europe depuis la fin du XIXe siècle, suivre la France dans sa condamnation de l’expansionnisme turc en Méditerranée orientale.

La France est le grand pays européen qui, depuis deux ans, s’est révélé le plus décidé à mettre un terme à cet expansionnisme. Elle l’a montré par les patrouilles de sa marine nationale au nord de la Libye ou autour de l’île de Chypre, et par son soutien sans faille à la Grèce, politique et militaire (stationnement d’avions français, manœuvres navales communes, livraison en urgence de chasseurs-bombardiers Rafale).

C’est à l’automne 2019 qu’on a eu la preuve d’une volonté d’expansionnisme turc en Méditerranée orientale. En décembre, la marine de guerre turque a expulsé un navire océanographique israélien des eaux territoriales chypriotes. À bord, il y avait non seulement des chercheurs de l’université Ben Gourion, mais aussi un géologue chypriote. Ils effectuaient des recherches approuvées par le gouvernement de Chypre.

Dirigée par le sultan néo-ottoman Erdoğan depuis 2003, la Turquie ne veut pas seulement garder à jamais le territoire que ses soldats ont envahi dans le nord de Chypre en 1974 – 38 % de la superficie de l’île, transformés en une « République turque de Chypre du Nord » qui n’est reconnue par aucun autre État. Elle souhaite aussi revenir sur les mers et s’assurer le contrôle de la Méditerranée orientale, afin d’accaparer les gisements d’hydrocarbures offshore de l’île de Chypre, et d’empêcher l’établissement d’un gazoduc qui irait du Levant à la Grèce.

En géopolitique, il importe de saisir l’histoire dans sa durée longue. À partir de 2011, Recep Tayyip Erdoğan s’est lancé dans une politique cachée de reconstitution de l’Empire ottoman. Il a cherché à réimposer l’influence turque en Bosnie, en Tunisie, en Libye, en Égypte, en Syrie. Cela n’a pas bien marché. Le Caire, Damas et Benghazi ont fini par rompre toute relation avec lui.

Mais le président Erdoğan est un homme de caractère, que rien ne peut abattre. Ses ambitions néo-ottomanes demeurent intactes. En 2019, en application de la doctrine « Mavi Vatan » (la patrie bleue) élaborée dans les années deux mille par l’amiral Cem Gürdeniz, il entreprend de remettre les Turcs sur les flots de la Méditerranée orientale, dont ils avaient été chassés en 1571 par la bataille de Lépante.

Fin novembre 2019, la Turquie a conclu un traité sécuritaire avec le gouvernement libyen de Fayez al-Sarraj, qui contrôle une partie de la Tripolitaine (mais pas la Cyrénaïque, aux mains du général Haftar, soutenu par l’Égypte). Dans ce pacte, qui prévoit un accroissement du soutien militaire turc à Tripoli, figure une clause de partage des ZEE (zones économiques exclusives) qui redessine les frontières maritimes de la Méditerranée orientale.

Athènes, Le Caire et Nicosie ont fait une déclaration commune pour protester contre cet accaparement maritime turc. La Grèce a requis le soutien de l’Union européenne (UE), qui lui a donné raison. Le gouvernement d’Ankara a rétorqué que l’UE n’avait aucune autorité pour dire le droit quant aux zones de partage en Méditerranée. Au sommet de l’Otan de Londres des 3 et 4 décembre 2019, l’atmosphère était des plus tendues entre les délégations turque et grecque. Le secrétaire général a dû rappeler que l’Otan ne se mêlait jamais des différends entre pays membres.

Après la découverte d’importantes réserves d’hydrocarbures au large de ses côtes, le gouvernement chypriote a accordé des permis d’exploration à de grandes compagnies pétrolières internationales, dont ENI et Total. La marine turque a empêché le travail d’ENI, et a fait des démonstrations de force en déployant des bâtiments de guerre et des drones. La société pétrolière italienne a renoncé. Total a suspendu une partie de ses projets dans les zones contestées. La Turquie en a profité pour y lancer ses propres explorations. Et elle a franchi une nouvelle étape dans le « fait accompli », en déniant aux Grecs une partie de leur zone économique exclusive, autour de leurs îles.

La France, cible parfaite pour accroître la popularité d’Erdoğan

La revanche de Lépante, la reconquête complète par la marine turque de la Méditerranée orientale, n’est cependant pas pour demain. Car la Turquie y manque cruellement d’alliés, et elle ne trouve pas seulement la France en travers de sa route. Erdoğan a su nouer un dialogue de confiance avec Poutine, mais la Russie reste très réticente face aux ambitions maritimes turques. Orthodoxie oblige, les Russes entretiennent une profonde amitié avec Chypre et la Grèce. Par ailleurs, ils apprécient le régime militaire égyptien, et aident le général Haftar, par le biais des mercenaires de la « division Wagner ».

Quant aux États-Unis, qui ont déjà un différend avec la Turquie, à laquelle ils reprochent son achat des systèmes sol-air russes S-400, ils se sont rangés du côté de la Grèce et de Chypre. Le 4 octobre 2019, Nicosie avait dénoncé une opération turque de forage au sein du bloc 7 (celui d’ENI et de Total). Le lendemain, le secrétaire d’État américain, en visite à Athènes pour y signer un accord de défense avec la Grèce, déclara que les forages entrepris par la Turquie au large de Chypre étaient « illégaux et inacceptables ».

Provisoirement bloqué en Méditerranée, le président turc s’est tourné à l’automne 2020 vers le Caucase. Dans son discours d’inauguration de l’immense hôpital ultramoderne de Konya, ville située au cœur du plateau anatolien, à 300 km au sud d’Ankara, le 2 octobre 2020, Recep Tayyip Erdoğan n’a pas résisté au plaisir de se livrer à une digression géopolitique. Le tout-puissant président a d’abord renouvelé le soutien de la Turquie à l’Azerbaïdjan, pays turcophone du Caucase, séparé d’elle par le territoire arménien. À l’aube du dimanche 27 septembre, l’armée de Bakou avait en effet lancé son offensive surprise contre les Arméniens du Haut-Karabakh. Cette enclave montagneuse arménienne en territoire azerbaïdjanais a refusé d’être avalée par l’Azerbaïdjan lors de l’auto-démantèlement de l’URSS de 1991. En janvier 1990 la population arménienne de Bakou avait été victime d’un vaste pogrom et le Haut-Karabakh a demandé son rattachement à l’Arménie. Dans les faits, il a été réalisé de 1994 à 2020, mais il n’a été reconnu par aucun pays.

Il n’y a rien d’étonnant à ce que les Azéris aient lancé une guerre pour récupérer les territoires qu’ils ont perdus lors de leur défaite militaire contre l’Arménie dans la guerre de 1992-1993, et que quatre résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU ont déclarée leurs. Mais c’est la première fois que la Turquie s’ingère aussi profondément dans ce conflit caucasien, qui ne la regarde que de loin. Outre l’envoi discret de conseillers militaires, elle a livré aux Azéris du matériel militaire moderne (notamment ces drones de combat Bayraktar TB2, qui avaient déjà fait merveille en Libye) et leur a fourni des centaines de djihadistes arabes, ceux-là mêmes qu’elle avait déjà utilisés, sur le front de Syrie, contre les Kurdes progressistes ou contre l’armée de Bachar al-Assad.

Un siècle après le génocide arménien, les Européens ont été troublés de voir un leader turc s’en prendre à des vies arméniennes. Non seulement Erdoğan se refuse toujours à reconnaître la réalité du génocide de 1915 mais il s’est permis de participer au bombardement de villages peuplés par des Arméniens depuis la nuit des temps. Jusqu’à ce que la Russie réussisse sa médiation de paix le 9 novembre 2020 et aille sur le terrain contrôler la cessation des hostilités.

Mais qu’a donc été chercher le président turc dans le Caucase ? Il nous l’a expliqué lui-même dans son discours de Konya : il veut briser le siège dont son pays serait la victime. « Si vous reliez les zones de crises de la Syrie, de la Méditerranée, et du Caucase, vous constatez qu’il s’agit d’une volonté d’assiéger la Turquie, a affirmé le président Erdoğan le 2 octobre. En même temps que nous protégeons l’unité de notre peuple et de notre nation, ainsi que la force de notre État, nous agissons pour briser ce siège! »

Personne, jusque-là, ne s’était aperçu que la Turquie était assiégée! On la trouvait en revanche, depuis un an, fort énergique à l’extérieur de ses frontières. On l’a vue convoyer par autobus des migrants musulmans et les encourager à violer les frontières de la Grèce. On l’a vue violer l’embargo de l’ONU sur les armes à destination de la Libye. On l’a vue intimider une frégate française au large de Misrata. On l’a vue se tailler militairement une part du gâteau pétrolier en Tripolitaine. On l’a vue multiplier les explorations sous-marines militarisées dans les zones économiques exclusives chypriotes et grecques. Bref la Turquie ne s’est jamais montrée aussi expansionniste qu’aujourd’hui. En bon manipulateur de foules, Erdoğan sait manier l’instrument psychologique de l’inversion accusatoire: accuser les autres de ce qu’on est soi-même en train de commettre.

En 2009, la ligne officielle de la diplomatie turque, telle que pensée par Ahmet Davutoğlu, était « zéro problème avec tous nos voisins ». Aujourd’hui, on pourrait résumer la politique étrangère d’Erdoğan par « zéro voisin sans problème avec nous ». Il est vrai que le président turc a fait, depuis, alliance avec l’extrême droite nationaliste des Loups gris, nostalgiques de la grandeur de l’Empire ottoman. Pour bien saisir la stratégie d’Erdoğan, il faut comprendre qu’il est à la fois un Frère musulman et un nationaliste néo-ottoman.

Son nationalisme néo-ottoman l’a poussé, après les « printemps arabes » de 2011, à tenter d’étendre l’influence turque en Afrique du Nord. Cela a échoué en Égypte et en Tunisie, mais cela a réussi en Tripolitaine – où un certain Mustapha Kemal résista avec succès aux Italiens en 1912…

En Méditerranée orientale, Erdoğan a été obligé de se calmer, après que Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, en visite chez le président chypriote, Nicos Anastasiades, le 12 septembre 2020, lui en a intimé l’ordre. Après ce repli tactique, il a su remobiliser ses partisans, avec un petit coup de pantouranisme au Caucase. Bombarder des habitations chrétiennes du Haut-Karabakh est, pour ce Frère musulman, la prolongation rêvée de la récente transformation en mosquée de la basilique Sainte-Sophie.

Bien sûr, dans son panturquisme, Erdoğan n’ira jamais jusqu’à aider ses frères turcophones ouïgours du Xinjiang. Car il épargnera toujours les plus forts que lui, comme les États-Unis ou la Chine de Xi Jinping. La France d’Emmanuel Macron – à l’évidence plus pusillanime que celle du général de Gaulle – lui paraît en revanche la parfaite cible pour accroître sans risque, chez lui, sa popularité au sein des milieux nationalistes. Malgré les assurances du ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, le bras de fer franco-turc risque donc de durer encore longtemps.

Article paru dans la Revue des Deux Mondes de mars 2021.

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