S’exprimant par visioconférence le 19 février 2021 à la Conférence de Munich, consacrée chaque année aux enjeux de sécurité, Joe Biden a souhaité envoyer « un message clair au monde : l’Amérique est de retour, l’alliance transatlantique est de retour ! ».

Le président des Etats-Unis a ainsi voulu signifier le retour de son pays au multilatéralisme en diplomatie, fondé sur une « alliance des démocraties », dont le leadership sera évidemment américain. « Nous sommes au cœur d’un débat fondamental sur la trajectoire future de notre monde, a-t-il expliqué. Entre ceux qui affirment que, compte tenu de tous les défis auxquels nous faisons face, depuis la quatrième révolution industrielle jusqu’à une pandémie mondiale, l’autoritarisme est la meilleure façon d’avancer, et ceux qui comprennent que la démocratie est essentielle pour répondre à ces défis ».

Pour faire face aux deux très grands pays qui ne croient pas aux vertus de la démocratie, la Chine totalitaire de Xi Jinping et la Russie autoritaire de Vladimir Poutine, cette alliance dépasse le cadre étroit de l’Otan, pour englober aussi les grandes démocraties de l’Asie-Pacifique que sont l’Inde, le Japon, la Corée du sud et l’Australie. A ses alliés historiques, le 46ème président des Etats-Unis a rappelé : « La démocratie n’arrive pas par hasard. Nous devons la défendre, la renforcer, la renouveler ».

L’alliance des démocraties du président Biden est une stratégie internationale enracinée dans l’histoire américaine. Elle est la petite fille de celle du président Wilson (la défense de la démocratie est l’un des « quatorze points » de son discours au Congrès de janvier 1918) et la fille de celle du président Truman (qui prône l’endiguement du communisme et l’union des peuples libres dans son discours au Congrès de mars 1947).

Nous devons porter un jugement historique mesuré sur les fruits de cet idéalisme américain pro-démocratie. La doctrine Truman a été très bénéfique aux démocraties européennes. Elles se sont magnifiquement développées, politiquement et économiquement, sous le parapluie militaire américain, pendant les Trente Glorieuses. Mais l’Amérique a aussi, sous sa volonté d’exporter la démocratie par la force, provoqué involontairement des catastrophes humaines, comme en Indochine (1955-1975) ou en Irak (2003 à nos jours). Sous la présidence Clinton (1993-2000), elle a beaucoup soutenu les gouvernements en Russie et en Chine, financièrement, commercialement, culturellement. Mais elle n’a pas réussi à y établir des Etats de droit libéraux.

Sur quelles tristes réalités le beau rêve bidénien d’alliance des démocraties risque-t-il alors de se fracasser ? Ces réalités sont celles des intérêts des nations libres et des moyens qu’elles mettent au service de leur coalition. Les premiers sont parfois divergents ; les seconds souvent insuffisants.

Les présidents américains défendent sincèrement la démocratie dans le monde, car ils ne conçoivent pas d’autres porteurs de flambeau qu’eux. L’Amérique est cette nouvelle Jérusalem créée par Dieu pour extirper de la planète la tyrannie et la corruption. Elle détient un droit naturel au leadership du monde libre. Mais lorsque les intérêts stratégiques des nations alliées entrent en jeu, le souci de la démocratie peut temporairement être mis sous le tapis. Pour les beaux yeux des Américains, de la démocratie, et de l’opposant russe Navalny, l’Allemagne ne renoncera pas au gazoduc Nord Stream 2, qui doit prochainement l’alimenter en gaz russe bon marché. Car, après avoir abandonné le nucléaire pour plaire à ses écologistes, elle a désespérément besoin d’une énergie moins polluante que le charbon.

L’Amérique des démocrates risque fort elle-même de placer un jour ses intérêts au-dessus de ses idéaux. A Munich, on n’a pas entendu Joe Biden critiquer le régime islamo-nationaliste d’Erdogan, qui emprisonne ses journalistes par dizaines et exporte ses djihadistes vers la Libye et le Caucase. Serait-ce parce que Washington veut à tout prix éviter un basculement de la Turquie vers la Russie ou, pire, vers la Route de la Soie chinoise (laquelle tente déjà fortement les Iraniens) ?

Pour réussir dans les relations internationales, l’alliance des démocraties devra mettre en œuvre des moyens. Depuis l’échec de leurs interventions en Irak ou en Libye, les Occidentaux ne disposent plus de leur épouvantail militaire. Leur pouvoir de dissuasion s’est tari. Reste la stratégie des sanctions. Le problème est que leur maniement exige beaucoup de finesse. Dernièrement, elles se sont révélées inefficaces à l’égard de la Russie et contre-productives à l’égard de l’Iran. Si on sanctionne ses généraux putschistes, ne risque-t-on pas de pousser encore davantage la Birmanie dans la dépendance de la Chine ?

Sur la scène internationale telle qu’elle est actuellement, les intérêts continueront, hélas, à primer sur les idéaux.

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