Le-president-Ghani-demande-des-eclaircissements-a-Trump-apres-sa-sortie-sur-l-Afghanistan
Crédit photo : Kevin Lamarque / Reuters

A la dernière minute, par un tweet, Donald Trump a annulé, le samedi 7 septembre 2019, une rencontre qu’il devait tenir secrètement le lendemain, à Camp David, avec une délégation de talibans afghans. Etait également attendu, dans cette villégiature du Maryland, le président d’Afghanistan Ashraf Ghani, pour un entretien séparé avec son homologue américain.

Le deal que Trump devait passer avec les rebelles islamistes devait être le suivant : en échange du retrait d’un tiers des soldats américains d’Afghanistan (aujourd’hui au nombre de 14000), les talibans auraient accepté un cessez-le-feu, ainsi que l’ouverture d’un dialogue direct avec le gouvernement légitime d’Ashraf Ghani. Tout avait été préparé par des contacts directs, à Doha (Qatar), entre délégations américaine et talibane. Mais le jeudi 5 septembre, un soldat américain, ainsi que douze autres personnes, moururent dans l’explosion d’une voiture piégée à Kaboul. C’était l’attentat de trop. Trump devint furieux, pensant que les talibans voulaient l’intimider juste avant leur rencontre, au prix d’une nouvelle vie américaine.

La reculade inattendue du président américain a du bon. Car les talibans méritent-ils vraiment que les Etats-Unis leur remettent, sur un plateau d’argent, l’Afghanistan, où ils ont refait les grandes routes et créé d’excellents réseaux téléphoniques ? Peut-on vraiment faire confiance à ces Pachtounes fanatiques pour renoncer à imposer par la force leurs lois rétrogrades à la population afghane ? Celle-ci n’a-t-elle pas montré, en se rendant courageusement aux urnes à plusieurs reprises, qu’elle préférait la démocratie à tout « émirat islamique » ? Si on commence à compter, au-delà des intellectuels « occidentalisés », les Afghans qui n’ont aucun intérêt à voir revenir les talibans au pouvoir, on trouve vite beaucoup de monde. Il y a d’abord toutes les jeunes filles. Il y a ensuite la minorité religieuse (chiite) des Hazaras, que les talibans persécutèrent comme apostats. Il y a enfin les Ouzbeks et les Tadjiks, ceux-là même qui avaient formé l’Alliance du Nord du célèbre commandant Massoud, assassiné deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001.

A part les talibans, les seuls qui ont intérêt à un retour de l’émirat islamique d’Afghanistan (qu’on a vu à l’œuvre de 1996 à 2001) sont les militaires pakistanais, qui restent obsédés, dans leur confrontation avec l’Inde, par leur désir de « profondeur stratégique ».

Trump s’impatiente de voir la présence militaire américaine en Afghanistan se prolonger d’année en année. 18 ans de guerre contre les talibans, cela fait plus que les 14 ans de guerre contre les communistes au Vietnam du Sud (1961-1975). La chute de Saïgon, le 30 avril 1975, avec sa photo de l’exfiltration dramatique par hélicoptère des diplomates américains depuis le toit de leur ambassade, marquèrent la première défaite des Etats-Unis au vingtième siècle. Veut-on un scénario identique à Kaboul ? Est-ce bien le moment, pour l’Amérique, de se montrer faible en Asie centrale, notamment aux yeux du voisin chinois ?

Ce que Trump ne comprend pas bien, c’est qu’il est, en tant que président, comptable de toute l’histoire de l’Amérique, et pas seulement de celle de son mandat. Après que l’Alliance du Nord (financée par la CIA, épaulée par l’US Air Force, soutenue par la Russie) eut pris Kaboul le 13 octobre 2001 et que les bases terroristes des combattants arabes internationalistes eurent été détruites, les Etats-Unis avaient la possibilité de quitter la région rapidement. Il leur fallait simplement continuer à financer le combat anti-arabes et anti-talibans de l’Alliance du Nord et exiger du Pakistan un grand nettoyage de ses zones tribales pachtounes, où s’étaient réfugiés le gros des talibans.

Au lieu de cela, les élites néoconservatrices de Washington furent pris d’une hubris néocoloniale. A la conférence de Bonn (5 décembre 2001), les Etats-Unis promirent qu’ils allaient reconstruire, démocratiser et développer économiquement l’Afghanistan. C’était beau comme la « mission civilisatrice de la colonisation » de Jules Ferry. Au début, cela a bien marché. Mais très rapidement, les talibans revinrent sur le terrain, depuis leurs sanctuaires pakistanais, pour saboter les efforts de l’Otan. Quand les Américains, occupés en Irak à partir de mars 2003, s’en aperçurent et essayèrent de réagir, il était trop tard. Laisser Islamabad jouer un double jeu fut, pour Washington, une erreur stratégique.

Dans un monde en permanence médiatisé, le « nation building » est, pour les démocraties, une tâche herculéenne. Mais quand on décide de la commencer, il faut la finir décemment. Ne serait-ce que par respect pour les innombrables indigènes qu’on a sollicités puis entraînés dans cette aventure.

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