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Crédits photo : Picture by Veronique de Viguerie/Reportage by Getty Images

Le 25 mars 2015, l’Arabie saoudite, à la tête d’une coalition d’une dizaine de pays arabes sunnites, lança une vaste opération militaire au Yémen, pour remettre au pouvoir le président Mansour Hadi, renversé par une insurrection de rebelles houthis (montagnards chiites). C’est un ministre de la Défense de 29 ans, Mohammed Ben Salmane (MBS, aujourd’hui prince héritier), qui embarqua le Royaume dans cette expédition. Il la baptisa « Tempête décisive ». Un mois plus tard, cette aventure arabe reçut un autre nom officiel ; elle devint l’Opération Restaurer l’espoir. Elle se poursuit toujours aujourd’hui.

Comptant trois millions de déplacés et onze millions d’affamés, le peuple yéménite a bien subi une tempête. En quoi fut-elle décisive ? Quel espoir a-t-elle restauré ? On a beaucoup de mal à répondre.

Militairement, les Houthis tiennent toujours la capitale Sanaa. Ces combattants en sandales n’ont pas faibli face aux frappes des chasseurs-bombardiers des pétromonarchies arabes.

D’un point de vue humanitaire, la population a gravement souffert des différents embargos mis en place par la coalition arabe, et de la désorganisation des circuits de distribution habituels, provoquée par les bombardements les moins « chirurgicaux » de l’Histoire militaire contemporaine. Le choléra a fait son apparition. Plus de dix mille civils sont morts, sous des bombardements qui ne leur ont pas apporté le moindre « espoir ».

Politiquement, la catastrophe est totale. Voici que Aden, le grand port et l’ancienne capitale du Sud, est maintenant plongé dans le chaos. Le samedi 10 août 2019, son palais présidentiel et trois de ses casernes gouvernementales ont été prises par des miliciens indépendantistes, réclamant le retour à un Yémen du Sud (pays qui exista de 1967 à 1990). Ces hommes armés appartiennent à la force « Cordon de sécurité », qui est entraînée, équipée et financée par les Emirats arabes unis, pétromonarchie censée être le meilleur allié des Saoudiens. Les Houthis doivent se frotter les mains…
Vivant en Arabie saoudite, le président Mansour Hadi a dénoncé les Emirats comme responsables du « coup d’Etat » d’Aden. Mais qui prend encore au sérieux un gouvernement yéménite internationalement reconnu mais qui ne contrôle plus rien sur son territoire ?

Durant cette décennie, l’Arabie saoudite a subi trois fiascos de politique étrangère. Il y a eu celui de son soutien, en dollars et en armement, aux rebelles sunnites islamistes en Syrie, qui dura de 2012 à 2016. Il y a eu aussi, en 2017, son échec à soumettre son petit voisin qatari, par un embargo total, décrété communément avec l’allié émirati. Mais le fiasco yéménite est de loin le pire pour la dynastie saoudienne. Alors que le Yémen court le long de toute leur frontière méridionale, les Saoudiens y ont montré la nullité de leur armée et leur criante faiblesse stratégique. On avait un peu oublié qu’ils avaient dû faire appel à la gendarmerie française pour réduire une insurrection islamiste à La Mecque en décembre 1979 et qu’ils avaient complètement paniqué, le 2 août 1990, lorsque l’Irak avait envahi le Koweït, pleurant auprès de l’Amérique pour qu’elle vienne s’installer militairement chez eux. A l’époque, l’idée ne leur avait même pas effleuré l’esprit d’aller se battre, afin d’aider leurs cousins koweïtis agressés…

Dans ses aventures contre le Yémen puis contre le Qatar, il n’est pas impossible que le jeune MBS ait été instrumentalisé par ce redoutable stratège qu’est MBZ (Mohammed ben Zayed, prince héritier et ministre de la défense d’Abou Dabi). En effet, l’homme fort des Emirats poursuit une stratégie qui lui est propre de constitution d’une thalassocratie régionale. Comme jadis Venise en Adriatique, MBZ cherche à se ménager des comptoirs qui lui soient dévoués, au-delà du détroit d’Ormuz. Ainsi, sans compter Aden, les Emiratis sont-ils très présents dans la Corne de l’Afrique, sur les ports d’Assab (Erythrée), de Berbera (Somaliland) ou de Bosasso (Puntland).

Si Aden fait sécession, les Emirats feront alliance avec ce nouveau Yémen du sud et laisseront l’Arabie saoudite se débrouiller seule avec les Houthis. Ensuite ils composeront avec la Chine, la grande puissance devenue la plus gourmande sur ces rivages orientaux…

Stratégiquement, le fiasco saoudien au Yémen n’est pas une bonne nouvelle pour l’Occident. Car il affaiblit, chez lui et à l’étranger, un jeune prince décidé à réformer sa société. Depuis le 1er août, les femmes saoudiennes sont autorisées à voyager sans l’autorisation d’un tuteur. C’est un progrès crucial, qui annonce peut-être des changements encore plus importants dans les programmes scolaires.
Dans la guerre de cent ans que les djihadistes lui ont imposée, l’Occident a davantage besoin d’un MBS sûr de lui que d’un prince soumis aux oulémas wahhabites.

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