Depuis que la victoire de leur allié baasiste dans la guerre civile syrienne est apparue évidente, les « Gardiens de la Révolution » iraniens n’ont pas manqué de se gargariser de leur stratégie. Quels progrès la République islamique d’Iran n’avait-elle pas accomplis depuis 1988, date à laquelle, épuisée par huit ans de guerre, elle avait dû accepter un armistice sans bénéfice avec son agresseur, l’Irak de Saddam Hussein ! Il y a peu, les Pasdarans se vantaient encore auprès de leurs visiteurs étrangers que la Perse des mollahs avait conquis son accès à la Méditerranée et mis la main sur quatre grandes capitales arabes : Bagdad, Damas, Beyrouth et Sanaa. Ce n’est pas entièrement faux et l’axe chiite est une réalité au Moyen-Orient.

Le militaire qui monte à Téhéran, le général Qasem Soleimani, patron de la Force d’intervention Al-Qods, le fer de lance à l’étranger du Corps de Gardiens de la Révolution, a indéniablement accru l’influence régionale de son pays. Tel un bon judoka, l’Iran a su depuis trente ans retourner en sa faveur les attaques, directes ou indirectes, déclenchées contre lui ou contre ses alliés.

Sur quatre crises, on peut dresser des constats qui se terminent à l’avantage de l’Iran. Lorsque les Américains se retirent militairement en août 2010 de l’Irak, qu’ils avaient envahi en mars 2003, c’est pour – bien involontairement – le donner sur un plateau d’argent aux forces politiques chiites pro-iraniennes.

Au début de l’été 2015, personne n’aurait parié un kopeck sur le sort du régime laïc de Bachar al-Assad en Syrie, qui a réuni contre lui la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar, les Etats-Unis, la France et les djihadistes sunnites de l’ensemble du monde arabo-musulman. Damas est à deux doigts de tomber. L’Iran est très préoccupé par son vieil allié syrien, le seul qu’il ait eu lors de la guerre du Golfe de 1980-1988. Le général Soleimani fait alors le voyage de Moscou, pour convaincre Vladimir Poutine d’envoyer un corps expéditionnaire russe en Syrie. C’est chose faite en septembre 2015 et le régime est sauvé.

Au Liban, le Hezbollah sort politiquement victorieux des 33 jours de guerre qu’il a fait à Israël pendant l’été 2006. La milice chiite libanaise (fondée par les Pasdarans en 1982) n’a bien sûr pas battu militairement l’Etat hébreu. Mais comme elle a résisté à l’anéantissement que lui promettaient les dirigeants israéliens – une première chez les arabes -, elle peut proclamer sa « divine victoire ». En mai 2008, après une démonstration de force dans les quartiers sunnites de Beyrouth, le Hezbollah va obtenir ce qu’il a toujours recherché : un droit de veto sur toutes les décisions stratégiques du gouvernement libanais.

Au Yémen, la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite, principal rival régional de l’Iran, piétine ; elle ne parvient pas à reprendre la capitale aux montagnards Houthis, que Téhéran soutient à très peu de frais.

Mais à quoi servent à l’Iran ses succès militaires avérés ? En quoi lui profite son « accès à la Méditerranée » ? Quel est le bilan coûts-avantages de la constitution du fameux axe chiite ? Désormais soumis à un terrible régime de sanctions américaines, l’économie iranienne s’effondre. La population se lasse des aventures extérieures de ses dirigeants. Au demeurant, les prises de guerre ne sont pas si belles : le territoire syrien est ravagé ; la colère populaire gronde dans le port irakien de Bassora, toujours privé d’électricité et d’eau potable ; encouragé par les Emiratis, le Sud du Yémen se prépare à faire sécession ; redevenu une place financière, le Liban applique à la lettre les diktats du Trésor américain. A quoi sert de hurler contre Israël, alors même que les nations arabes se rapprochent de l’Etat juif ? A quoi sert une puissance qui n’apporte pas la prospérité à son peuple ? La stratégie iranienne apparaît de plus en plus sans issue.

Invoquant leur dignité bafouée, les dirigeants iraniens ont eu tort de refuser l’offre de dialogue de Donald Trump. Mais, de son côté, la Maison Blanche aurait tort de suivre les recommandations extrêmes de John Bolton (Conseiller à la Sécurité nationale), qui veut asphyxier les Iraniens, pour les forcer à changer de régime. Cela ne se produira pas. Le résultat risque d’être l’inverse : l’éviction du président modéré Rohani, et le couronnement du général Soleimani.

L’Iran, dont les élites estudiantines et entrepreneuriales sont prooccidentales, se transformera par la réforme progressive, mais pas par une nouvelle révolution ou quelque violent changement de régime. Washington semble ne pas l’avoir compris.

L’Iran et l’Amérique entretiennent l’un avec l’autre des stratégies sans issue. Tant que se poursuivront ces haines recuites, le Grand Moyen-Orient ne connaitra ni la stabilité politique, ni le retour de la confiance économique, pourtant indispensables au développement harmonieux de la région.

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