S’engager dans un acte de guerre est toujours, pour un chef d’Etat, une décision grave. Emmanuel Macron n’a sûrement pas décidé à la légère de faire participer la France à une opération punitive, principalement américaine, de bombardement de la Syrie, aux toutes premières heures du samedi 14 avril 2018. Nous n’avons aucune raison de douter de la sincérité du président français lorsqu’il affirme détenir des preuves irréfutables que le régime de Bachar al-Assad a fait, le 7 avril 2018, usage d’armes chimiques, dans son opération de reconquête d’une banlieue proche de Damas, jusque-là contrôlée par des unités rebelles islamistes, mais peuplée d’un grand nombre de femmes et d’enfants.

La décision de l’Elysée a dû être d’autant plus réfléchie qu’en mars 2003, le président Jacques Chirac avait refusé d’associer la France à une opération militaire américaine, beaucoup plus vaste, visant une autre dictature moyen-orientale, l’Irak, accusé (faussement) de fabriquer clandestinement des armes chimiques et bactériologiques interdites par les Conventions internationales.

Le chef de l’Etat a donc certainement longuement mûri les conséquences à court, moyen et long terme de son action de guerre, qu’il a voulu circonscrite à la seule capacité syrienne alléguée de production d’armes chimiques.

Quel bilan coûts-avantages pour la France pouvons-nous tirer de sa participation à l’opération militaire américaine ?

Les avantages sont au nombre de quatre :

La France montre qu’elle poursuit sa politique constante de bannissement des armes chimiques. Ayant eu à souffrir elle-même il y a un siècle de l’usage des armes chimiques par son ennemi allemand, la France a toujours été très impliquée dans les efforts internationaux de contre-prolifération chimique.

Les puissances non nucléaires vont sans doute désormais réfléchir à deux fois avant de se lancer dans la production et l’usage des armes chimiques. Les puissances nucléaires (Russie, Chine, Inde, Pakistan, Israël, Corée du Nord) sont bien sûr immunisées face à toutes injonctions occidentales en ce domaine.

Si les renseignements parvenus aux armées françaises sont exacts, et si des stocks d’armes chimiques ont effectivement été détruits durant le raid, c’est autant qui ne risquera jamais de tomber aux mains des djihadistes internationalistes infiltrés en Syrie, et de se retrouver un jour dans le métro de Paris.

Le président français montre qu’il tient parole. Lors de la rencontre Macron-Poutine du 29 mai 2017 à Versailles, la France et la Russie s’étaient engagées publiquement à frapper le premier qui utiliserait des gaz chimiques dans le conflit syrien. Il est à noter que le Pentagone a plusieurs fois publiquement accusé les groupes islamistes d’avoir également eu recours aux armes chimiques dans un passé récent. Les Russes auraient donc dû frapper en compagnie de la France. Le problème est qu’ils considèrent qu’il n’existe aucune preuve qu’Assad ait fait usage d’armes chimiques, et que le dictateur syrien n’avait pas le moindre intérêt à agiter un tel chiffon rouge devant les Américains.

Mais face à ces avantages, de nombreuses questions demeurent.

En s’alignant sur la position de Donald Trump, la France n’a-t-elle pas fait le jeu d’une opération de diversion intérieure du président américain, actuellement harcelé par le FBI ?

En s’alignant sur les Etats-Unis – alors qu’elle aurait pu décider de procéder seule à cette opération militaire, après enquête plus approfondie -, la France ne risque-t-elle pas de perdre une grande partie de son prestige dans le monde arabo-musulman ? Les Français ne risquent-ils pas d’apparaître comme les caniches des Américains, un reproche que Paris avait fait à Tony Blair en mars 2003 ?

Emmanuel Macron se rend à Washington du 23 au 25 avril 2018. Sa participation aux frappes américaines lui permettra-t-il d’obtenir des concessions de Donald Trump ? Parviendra-t-il à convaincre le président américain de ne pas déchirer l’accord nucléaire du 14 juillet 2015 avec l’Iran, négocié et signé par son prédécesseur Barack Obama ? De ne pas transférer son ambassade en Israël à Jérusalem, avant qu’une solution durable ne soit trouvée au conflit israélo-arabe et qu’un Etat viable ne soit donné aux Palestiniens ? Si Macron n’y parvient pas, n’aura-t-il pas été inutile pour la France de s’être alignée au Levant sur une grande puissance dont elle ne partage absolument pas la politique moyen-orientale ?

Emmanuel Macron doit se rendre en Russie au mois de mai 2018. Les Russes le considéreront-t-ils toujours comme un intermédiaire indépendant, crédible et efficace, capable de réduire les tensions Est-Ouest et de présider aux négociations de désarmement nucléaire partiel, voulues aussi bien par Moscou que Washington ?

La France a un ennemi principal. Ce sont les islamistes, qui tuent nos enfants, dans nos rues. Ce n’est pas Bachar al Assad ; tout cruel qu’il soit, il n’a jamais tué un Français. Nos frappes sur la Syrie baasiste contribuent-elles à notre combat à mort contre l’islamisme, ou profitent-elles au contraire à nos ennemis djihadistes ?

Cette opération militaire va-t-elle vraiment améliorer, à moyen et long terme, la situation des populations civiles syriennes ? N’est-ce pas qu’une demi-mesure ? Un coup pour nourrir l’Ogre médiatique ? Une politique inaboutie ?

Car nous savons très bien que nous n’irons jamais, mus par quelque projet civilisationnel à la Jules Ferry, réoccuper notre ancienne colonie syrienne, d’où nous partîmes en 1946, laissant derrière nous un beau régime démocratique, qui dura trois ans.

Si, dans six mois, nous nous apercevons que les frappes du 14 avril 2018 ont provoqué une prise de conscience positive des Russes et des Iraniens et qu’ils ont favorisé à Damas une transition politique non chaotique – c’est-à-dire différente de la transition libyenne -, nous devrons reconnaître à Emmanuel Macron du génie stratégique pour s’être aligné sur la position d’un leader aussi déconcertant que Donald Trump. Si, en revanche, les Français n’obtiennent rien des Américains quant à leur politique moyen-orientale, et si la situation des populations civiles syriennes ne s’améliore pas, l’Histoire retiendra ce geste symbolique d’alignement français sur Washington, comme la première faute du président Emmanuel Macron en politique étrangère.

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