Avec la fin de la Guerre Froide, nous crûmes que la question atomique s’était déplacée des superpuissances vers les puissances moyennes « proliférantes », telles que le Pakistan, l’Iran ou la Corée du Nord. En Europe, nous avions été rassurés par la signature, en 1987, entre Moscou et Washington, du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF), qui organisait le démantèlement, sur notre continent, de leurs missiles à charges nucléaires ayant une portée entre 500 et 5500 kms. Il s’inscrivait dans un mouvement général de désarmement atomique, où les négociations START (réduction des armes stratégiques de portée intercontinentale) des années 90 reprenaient les SALT des années 70, se poursuivaient sur la signature du Traité de réduction des arsenaux nucléaires stratégiques (SORT), et s’achevaient sur le New START de 2010. Nous regrettions que le niveau maximum des arsenaux restât élevé (1550 têtes nucléaires et 700 dispositifs de lancement pour chacune des deux superpuissances nucléaires), mais nous nous félicitions de l’application effective de ce traité New START (ratifié à une large majorité par le Sénat américain en décembre 2010), lequel résista à la détérioration des relations diplomatiques russo-américaines à partir de 2014 (crise ukrainienne).

Avons-nous péché par excès d’optimisme ? La question se pose au vu de la véhémence des réactions de la Russie et de la Chine à la NPR, un document politique de 72 pages, publié par le Pentagone le 2 février 2018. Cette Nuclear Posture Review – qui résume les buts et la doctrine d’emploi des armes nucléaires de l’arsenal américain -, ne revient pas sur les maximums acceptés. Mais elle prône le remplacement d’un certain nombre de têtes puissantes par des têtes moins puissantes, qu’elles soient embarquées sur des sous-marins, des avions ou des missiles terrestres. La NPR propose aussi que certains missiles de croisière en dotation à bord des bâtiments de l’US Navy soient dotés de têtes nucléaires de faible puissance.

C’est paradoxal. Mais, pour faire vraiment peur à l’ennemi potentiel, il faut passer de la grosse charge à la petite charge, du marteau-pilon au martinet. Quand on parle de charges de faible puissance, on parle de bombes H représentant quand même une dizaine de kilotonnes (soit la moitié de la bombe de Nagasaki, qui tua 70000 personnes en août 1945).

Les charges classiques ont une telle puissance qu’on ne peut en fait jamais les employer, sauf à risquer l’Apocalypse réciproque. Les stratèges du Pentagone estiment qu’il leur faut des armes de puissance intermédiaire, de manière à dissuader l’adversaire d’avancer sur un champ de bataille régional qui menace directement les alliés de l’Amérique. Dans l’esprit des stratèges du Pentagone, il faut une arme extrême, mais crédible, pour dissuader en dernier ressort la Russie de songer à saisir, par exemple, les pays baltes, ou la marine chinoise de s’emparer des récifs japonais Senkaku, voire de l’île de Singapour. La NPR le dit en toutes lettres : il s’agit de dissuader la Russie de songer à employer des armes nucléaires de faible puissance sur le théâtre européen, et même chose pour la Chine en Asie.

Bien sûr, on n’en est pas là, et fort heureusement. Mais le but de la dissuasion nucléaire – que les stratèges américains cherchent désormais à étager – est précisément d’empêcher un adversaire potentiel de songer seulement à ce type d’expansion territoriale agressive. Les penseurs du Pentagone redoutent que Moscou veuille un jour récupérer une partie de l’empire russe que le président Elstine laissa filer en 1991, entre deux verres de vodka. Ils n’excluent pas que la Chine veuille un jour contrôler militairement en Asie les routes maritimes empruntés par ses navires marchands. Aujourd’hui, ce sont Singapour et son allié américain qui contrôlent le très stratégique détroit de Malacca.

Dès le samedi 3 février 2018, les Russes et les Chinois ont réagi avec virulence, accusant l’Amérique de vouloir relancer la Guerre Froide. Cependant, malgré d’excellentes relations apparentes, il n’y a aucune alliance entre Moscou et Pékin. Le Kremlin ne l’avouera jamais, mais le but premier pour la Russie de la détention d’armes atomiques de faible puissance est la défense de la Sibérie (10 millions de km2 pour seulement 10 millions d’habitants).

Contrairement à ce qu’affirment les stratèges russes et chinois, la sophistication de la posture nucléaire américaine par le développement d’une gamme étendue et crédible ne constitue pas en soi une provocation contre la paix. Il s’agit simplement d’un renforcement de la dissuasion. Mais, pour être efficace, cette dernière doit s’accompagner d’un dialogue diplomatique constant et de qualité. C’est lui qui, hélas, fait aujourd’hui défaut.

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