Interrogé sur la crise en Libye lors de son voyage en Afrique du 28 au 30 novembre 2017, Emmanuel Macron a dit que s’il avait été président en 2011, il n’aurait jamais lancé de guerre française contre ce pays. Le président de la République n’entretient aucune opposition de principe aux interventions militaires occidentales « humanitaires » visant à renverser des tyrans. Mais, en bon observateur de l’Histoire contemporaine des Relations internationales, il a compris qu’une puissance occidentale comme la France devrait réunir au moins trois conditions préalables avant de se lancer dans de telles aventures extérieures.

La première est de disposer, pour remplacer le tyran déchu, d’une équipe gouvernementale locale compétente, capable de bien administrer le pays. En 2003, pour remplacer Saddam Hussein, les Américains avaient nommé comme gouverneur de l’Irak un charmant banquier de Wall Street, nommé Paul Bremer. Ignorant des réalités moyen-orientales, ne parlant pas un mot d’arabe, il s’était révélé une catastrophe. Le 10 mars 2011, à l’Elysée, le président Sarkozy avait adoubé, comme représentants légitimes de la Libye, les insurgés de Benghazi Mahmoud Jibril et Ali Essaoui, émissaires d’un nébuleux « Conseil national de transition libyen ». Malgré d’indéniables qualités humaines, ces hommes se révélèrent totalement incapables de reprendre en main leur pays.

La seconde condition obéit à un minimum de morale : sommes-nous prêts à garantir, aux populations civiles que nous prétendons protéger, que leur situation sera meilleure après notre intervention militaire qu’avant ?

La troisième question qu’un président français doit se poser avant de lancer une intervention militaire – payée par les contribuables et risquant la vie des soldats français – est : cette guerre ménage-t-elle, à moyen et long terme, les intérêts de la France ?

Pour lancer opportunément l’intervention en Libye de 2011, il eût fallu que ces trois conditions fussent réunies en même temps. Hélas, il n’y en eut pas une seule.

Kadhafi était assurément un tyran très cruel. Mais il présentait quatre caractéristiques avantageuses pour nous, Français. Premièrement, il avait de lui-même renoncé à son programme nucléaire et dénoncé, aux services secrets britanniques, le trafic de matériels d’enrichissement de l’uranium du réseau d’Abdul Qader Khan, le père de la bombe atomique pakistanaise. Deuxièmement, il pourchassait inlassablement les islamistes. Troisièmement, il coopérait pleinement avec l’Union européenne dans la lutte contre les trafiquants d’êtres humains. De son temps, le territoire libyen était imperméable aux migrants. Enfin, Kadhafi avait fini par nouer d’excellentes relations avec tous les Etats sahéliens francophones, lesquels sont nos amis.

Aujourd’hui, la Libye est devenue un grand sanctuaire à djihadistes, qui déstabilise l’ensemble de la bande sahélienne, ainsi que la Tunisie et l’Egypte, ses voisines. En outre, elle s’est transformée en plaque tournante du trafic des êtres humains en provenance d’Afrique noire. L’esclavage y a réapparu. Elle est aussi devenue l’une des routes favorites du convoyage de la drogue.

La France a saisi que ses intérêts étaient gravement menacés par ce gigantesque chaos de l’autre côté de la Méditerranée. Elle a compris que cette situation devait cesser. Elle aimerait bien confier aux armées africaines du G-5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso), ainsi qu’aux pays amis du Maghreb, le soin de remettre de l’ordre dans la région, en se contentant d’assurer, de l’arrière, la logistique, la diffusion du renseignement, la coordination des opérations. Cela ne va hélas pas marcher. Le président du Tchad a déclaré que la France étant responsable du problème libyen, il lui appartenait maintenant de le résoudre avec ses propres moyens. Le Tchad, mais aussi le Niger et l’Italie, Etats bons connaisseurs de la région, avaient, en mars 2011, vainement tenté de dissuader la France d’entamer une guerre de changement de régime en Libye.

Si elle veut vraiment nettoyer le pays de ses djihadistes et de ses Barbaresques, trafiquants d’êtres humains, de drogues et d’armes, la France ne pourra pas faire l’économie de sa présence militaire sur place. En Tripolitaine, elle devra travailler avec les pouvoirs en place qui comptent, c’est-à-dire les milices de Misrata. Les Misratis sont des musulmans pieux, mais ils ont horreur du djihadisme et des commerces illicites. En Cyrénaïque, elle devra s’entendre avec l’armée du général pro-égyptien Haftar.

Ne nous faisons aucune illusion. C’est seulement lorsque la France aura montré sur le terrain le sérieux de son engagement sécuritaire en Libye, que les autres armées d’Afrique accepteront de la suivre.

Le « Lead from behind », dont a naguère rêvé Barack Obama, cela ne marche pas. En matière militaire, rien ne vaut la force de l’exemple.

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