Dans l’histoire des Relations internationales, on se souviendra de l’été 2017 comme d’une étape supplémentaire dans le refroidissement des relations entre les Etats-Unis et la Russie. Après que le Congrès américain eut voté, à une écrasante majorité, un nouveau train de sanctions commerciales contre la Russie, le président russe n’eut pas d’autre option que riposter en exigeant le départ de plus de 700 diplomates ou employés consulaires des Etats-Unis pour ramener leur niveau de représentation à celui de la Russie en territoire américain (455 fonctionnaires).

A lire le programme du candidat Trump, on avait pu croire, en novembre 2016, qu’on allait assister à de spectaculaires retrouvailles américano-russes, qui laisseraient l’Union européenne au bord du chemin, et qui constitueraient un rempart contre l’expansion maritime de la Chine. Il n’en a rien été. La méfiance est au plus haut entre Washington et Moscou sur tous les dossiers, à l’exception de celui de la Syrie, où militaires américains et russes coopèrent dans leur guerre commune contre l’Etat islamique.

Ce brutal accès de fièvre a deux causes conjoncturelles. La première est celle de l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine. En raison de la détestation du Kremlin envers Hillary Clinton, les services de renseignement russes sont allés très loin dans l’espionnage du parti démocrate, au point de hacker les comptes internet de l’ancienne Secrétaire d’Etat et de son directeur de cabinet, et de publier sur la Toile leurs courriels les plus compromettants. Bien sûr que, avec ou sans la Russie, Donald Trump aurait quand même été élu. Bien sûr que tous les services secrets de la planète – à commencer par la CIA – procèdent au même type d’espionnage. Mais les Russes ont oublié que, dans les opérations de renseignement, tout est permis, à condition de ne pas se faire prendre !

La deuxième raison conjoncturelle est le violent désir de vengeance des médias et les élites politiques américaines « libérales » (terme qu’on traduirait chez nous par « progressistes »), qui avaient proclamé, urbi et orbi, impossible l’élection à la magistrature suprême d’un personnage comme Donald Trump. Plutôt que de se livrer à un examen de conscience, les médias et le parti démocrate américain préfèrent rêver à un impeachment (destitution) du président, fondé en droit sur sa supposée collusion avec des intérêts étrangers à son pays. Trump, un espion au service du Kremlin ? Cela paraît un peu gros. Mais les adversaires de Trump ne le voient pas, aveuglés qu’ils sont par la frustration de s’être tant trompés. Mais autant les Républicains du Congrès ne sont pas prêts à destituer un président qui reste très populaire dans son électorat, autant ils se refusent absolument à passer pour des amis du Kremlin. La russophobie est beaucoup plus profondément ancrée dans les gènes du parti républicain que dans ceux du parti démocrate. Elle était, en 2012, l’un des thèmes de la campagne présidentielle du candidat républicain Mitt Romney, qui avait en face de lui un Obama ouvertement partisan du « reset » avec la Russie. Aujourd’hui, la nouvelle loi américaine (adoptée par 98 sénateurs sur 100 !) oblige le président à passer par le Congrès pour détricoter les sanctions contre la Russie. En clair cela signifie qu’on ne verra jamais un règlement du dossier ukrainien avec un deal du type « suppression des sanctions contre retrait russe au Donbass ».

Cependant, au-delà de l’écume de la politique intérieure américaine, il y a des fondements beaucoup plus profonds qui expliquent la persistance de la mésentente américano-russe.

Premièrement, les Russes n’ont jamais accepté psychologiquement la fin de parité stratégique entre Washington et Moscou, qui commence à la conférence de Téhéran (novembre 1943) et qui s’achève en décembre 1991 avec l’implosion de l’URSS. Le président George H Bush (mandat :1989-1993) avait compris la nécessité de ménager la susceptibilité russe : à la Conférence de Madrid sur le conflit israélo-palestinien (octobre 1991), il avait donné à la délégation de Moscou le même statut qu’à la sienne. Mais le président Clinton (1993-2000) traitera la Russie en puissance de seconde ordre, provoquant un profond sentiment d’humiliation dans les élites moscovites.

Deuxièmement, les Russes veulent appliquer aujourd’hui aux anciennes républiques soviétiques la doctrine que les Etats-Unis appliquaient jadis aux nations d’Amérique latine, à savoir une doctrine de « zone d’influence ». Les Russes ont reconnu l’indépendance de l’Ukraine et de la Biélorussie en 1991 mais ils estiment qu’ils sont quand même encore un peu chez eux à Kiev et à Minsk. Les Américains jugent en revanche qu’indépendance rime avec souveraineté illimitée : pour eux, l’Ukraine est libre de faire ce qu’elle veut, y compris rejoindre une alliance militaire comme l’Otan (qui fut bâtie en 1949 pour contrer l’expansionnisme soviétique). Invité à la Conférence de l’Otan de Bucarest d’avril 2008, Vladimir Poutine avait insinué que l’Ukraine n’était pas un Etat, au même titre que la France ou la Pologne.

Troisièmement, les deux anciennes superpuissances de la guerre froide ne se ressemblent qu’en apparence. Elles n’ont absolument pas le même système politique et sont donc incapables de bien se comprendre. La Russie est un régime autocratique classique. Quand il parvient au sommet du pouvoir en 2000, Poutine privilégie une logique de contrôle par rapport à une logique de développement. Il n’encourage pas l’autonomie des acteurs non-étatiques. Il ne parvient pas à bâtir un Etat de droit, laissant la corruption s’étendre comme une pieuvre sur toute la société. A tort, il a sous-estimé l’importance de l’affaire Magnitsky (jeune avocat russe, tué en novembre 2009 dans sa prison, pour avoir mise à jour une extorsion gigantesque de la police moscovite, dont fut victime une société d’investissement américaine).

Le Kremlin, qui ne déteste pas les explications conspirationnistes, pense que toutes les ONG occidentales sont manipulées par leurs Etats respectifs. C’est faux. Un homme comme George Soros a peut-être parfois des idées proches de la CIA, mais il n’est certainement pas manœuvré par elle.

Les Russes auraient voulu qu’un sommet entre les deux présidents puissent relancer une relation tout à fait nouvelle entre Washington et Moscou. Mais c’est impossible, car l’hôte de la Maison-Blanche – qui vit dans un système de « checks and balances » – a une marge de manœuvre bien moindre que celle du maître du Kremlin.

La mésentente américano-russe est donc là pour durer. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour nous, Français, qui n’avons strictement rien à y gagner…

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