Depuis le début du nouveau millénaire, l’Ecole nationale d’administration n’a pas bonne presse en France. Bruno Lemaire vient de proposer sa suppression. Son concours d’entrée n’est pas en cause, qui exige un très haut niveau en économie, en droit, en finances publiques, en histoire. Son recrutement est ouvert à tous, car il suffit de n’importe quel diplôme de l’enseignement supérieur pour être admis à concourir. Son concours interne permet à tous les fonctionnaires studieux et travailleurs d’accéder au rang de haut fonctionnaire. C’est le recrutement au mérite par excellence, tel que le préconise la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. La formation prodiguée par l’ENA, privilégiant les stages et l’appréhension pratique de dossiers, est considérée comme excellente par les services diplomatiques des plus grands pays du monde, qui y envoient volontiers leurs diplomates.

Alors, quel est le problème ? Les Français font deux constats en parallèle. Le premier est celui que leur pays a été extrêmement mal géré depuis trente-cinq ans. L’Etat ne semble plus capable de bien assurer la sécurité de ses citoyens ; il a laissé se dégrader une instruction publique qui faisait l’admiration de la planète au début de la Cinquième république ; il a accumulé 2000 milliards d’euros de dettes, alors qu’il n’a eu à traverser ni guerre, ni tsunami, ni choléra. Le deuxième constat que font les Français est que cet Etat en faillite fut et est toujours dirigé par des énarques.

Alors, les Français se précipitent sur une conclusion : ces énarques sont nuls ! Ils n’ont aucune vision ! Ils ne savent pas gérer ! Cette absence de vision est par exemple selon eux illustrée par la décision du regroupement familial, prise par décret simple en 1975, sous la direction de deux énarques, le président Valéry Giscard d’Estaing et son premier ministre Jacques Chirac. Ces deux technocrates ont-ils, un seul moment, eu conscience qu’ils allaient changer le visage de la France ? Pourquoi se sont-ils montrés si sûrs d’eux-mêmes et n’ont-ils pas pris le temps de consulter, avant une décision stratégique aussi cruciale, des anthropologues, des sociologues, des démographes, des parlementaires ?
La nullité en gestion des énarques apparaît tout aussi flagrante aux Français. Aucune entreprise privée au monde n’aurait survécu si elle avait été gérée comme l’Etat français l’a été depuis que Raymond Barre a quitté Matignon. Les Français se rendent compte qu’ils ont eu entre autres à la tête de leurs comptes publics, trois anciens conseillers à la Cour des comptes (magistrats dont le recrutement est assuré par le concours de sortie de l’ENA) : Jacques Chirac, François Hollande, Pierre Moscovici ; mais que cela n’a nullement empêché une folle dérive des comptes publics français.

C’est ainsi que l’ENA est devenue le bouc-émissaire de l’échec de toute une génération d’hommes politiques. La réalité est que cette école ne mérite ni l’excès d’honneur dont elle jouissait encore dans les années 1980, ni l’indignité dans laquelle on la plonge aujourd’hui. L’ENA n’est pas viciée dans son principe. C’est une bonne chose qu’il y ait en France une école de formation aux techniques d’administration publique. Ce n’est pas la faute de cette école ni de ses directeurs successifs si un grand dévoiement est apparu dans notre Etat : celui de la consanguinité entre les décideurs politiques et les hauts fonctionnaires chargés d’exécuter leurs décisions. Ce n’est pas la faute de l’ENA si les fonctionnaires sont incroyablement surreprésentés au Parlement. Ce n’est pas la faute de l’ENA si tant de ses anciens élèves phagocytent les présidences et les directions générales des groupes du CAC 40.

Comme toute institution, cette école a bien sûr ses défauts, le pire d’entre eux étant le conformisme. A la sortie, les élèves choisissent toujours ce qu’on appelle les « grands corps » en premier. Ces corps (Conseil d’Etat, Cour des comptes, inspection des finances) ne sont grands que par la paix royale qu’ils offrent à leurs membres. Pour le jeune François Hollande, la Cour des Comptes s’est révélé la pire des formations : à 24 ans, à l’âge où l’on apprend vraiment à travailler en entreprise, il a intégré une institution qui le payait bien, qui était merveilleusement située à Paris mais qui n’exigeait de lui que très peu de travail, et dont l’utilité sociale n’était pas évidente. De quoi flinguer le meilleur des esprits !

Ce n’est pas l’ENA qu’il faut supprimer, car elle a grosso modo rempli les objectifs que lui assigna à la Libération son fondateur Michel Debré. C’est tout le statut de la Fonction publique qu’il faut revoir de fond en comble. Ni Mauroy, ni Cresson, ni Bérégovoy, ni Raffarin, ni Ayrault, ni Valls ne sont passés par l’ENA. Ont-ils été pour cela de meilleurs premiers ministres ? Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Il y a en France mille choses plus urgentes à faire que de supprimer l’ENA !

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