Tout le monde se souvient de la scène du film Paris brûle-t-il ? , où le général Von Choltitz reçoit d’Hitler, le 23 août 1944, l’ordre de faire sauter tous les ponts de la capitale française. Sagement, le commandant du Gross Paris n’exécuta pas l’ordre, ce qui lui permit, après la guerre, de jouir d’une tranquille retraite à Baden-Baden.

L’autre capitale européenne dont les ponts furent miraculeusement épargnés pendant l’invasion militaire alliée de la fin de la deuxième guerre mondiale est Rome. A la fin du printemps 1944, grâce à la percée du général Juin à Cassino le 11 mai, les Alliés enfoncèrent la ligne Gustav de défense allemande du sud de l’Italie, et foncèrent en direction de la Capitale éternelle. Conscient de la valeur historique de son patrimoine architectural, le commandement allemand avait déclaré Rome ville ouverte. Les ponts enjambant le Tibre avaient donc été laissés intacts. Les armées alliées libératrices les franchirent immédiatement le 4 juin, ce qui leur permit de faire sur le champ 10000 prisonniers sur la rive droite du Tibre. Ce revers fut vivement reproché par l’état-major de Berlin au maréchal allemand Kesserling, commandant du front d’Italie.

Décidé à ne pas se faire surprendre une seconde fois par les Alliés et à ne pas leur faciliter le franchissement de l’Arno, Albert Kesserling donna l’ordre de miner les ponts de Florence. Le 30 juillet 1944, alors que les forces alliées se rapprochaient de la ville des Médicis, le Feldmarshall déclencha le début de l’opération Feuerzauber (« feu magique » en allemand). Ce jour-là, les soldats du Troisième Reich évacuèrent de force tous les habitants des maisons situées à moins d’un kilomètre du fleuve Arno. La nuit, les habitants pouvaient voir, sur les collines du sud de la ville, les éclats d’obus des combats – les Allemands opposaient une résistance farouche à l’avance alliée, commandée par le général britannique Harold Alexander. Le 3 août, ils comprirent que leur situation n’était plus tenable, et ils décidèrent de se retirer sur la rive droite de l’Arno. La nuit venue, ils firent sauter tous les ponts, dans un formidable feu d’artifice. Assis sur l’herbe sèche des collines de Toscane, les Florentins assistèrent de loin à la destruction de leurs ponts, successivement le Ponte San Niccolo, le Ponte Alle Grazie, le Ponte alla Carraia et, en dernier, le Ponte Santa Trinita. Une fois achevé leur travail de destruction, les Allemands gagnèrent directement la colline de Fiesole.

Le lendemain matin, les Toscans s’aperçurent avec stupéfaction que le plus beau et le plus ancien de leur pont, le Ponte Vecchio, avait survécu au jeu de massacre. Que s’était-il passé ? Pourquoi Kesserling avait-il décidé d’épargner cette merveille de l’architecture gothique datant de 1345 ? Edifié par la République oligarchique marchande sur le lieu d’un pont précédent – à cinq arches et en forme de dos de dromadaire -, qu’une crue avait emporté, le plan du Ponte Vecchio est révolutionnaire pour son temps. Ses trois arches sont si larges, qu’elles laissent passer un maximum d’eau en cas de crue de l’Arno. Le tablier du Ponte Vecchio est si bas, que son franchissement ne présente aucune pénibilité : il n’est pas en dos d’âne. A la fin de la Renaissance, en 1565, le célèbre architecte Vasari construisit un couloir privé, surplombant les boutiques de changeurs installées sur le pont, pour permettre au grand-duc Côme de Médicis de revenir son bureau (au Palazzo Vecchio) à son domicile (le palazzo Pitti), sans avoir à se mélanger avec la populace se pressant sur le pavé.

Kesserling était un soldat sans le moindre état d’âme. En détruisant les dernières maisons des ruelles donnant sur le pont, il en avait obstrué l’accès. Pour faire passer leurs blindés, les sapeurs des armées alliées durent d’ailleurs construire un pont militaire métallique, ailleurs sur l’Arno ; et il fallut attendre le 19 août pour que Florence soit entièrement libérée. Le maréchal allemand avait épargné le pont car il savait qu’Hitler l’aimait particulièrement. En compagnie de Mussolini, le chancelier nazi s’y était longtemps attardé le 9 mai 1938. Il avait exprimé à haute voix son admiration pour la beauté de la vue qu’on avait en enfilade, depuis les trois grandes ouvertures de l’arche centrale, sur la ville aux toits de tuiles rouges, sur l’Arno aux flots bleus sombre, sur les vertes collines de la campagne toscane, arborées de cyprès et d’oliviers. Son tour de la ville avait inclus d’autres étapes touristiques, telle que la piazza Michelangelo, la basilique de la Santa Croce, le musée des Offices.

C’était à la fin d’une visite officielle en Italie de cinq jours, qui avait été politiquement infructueuse. Le Führer souhaitait renforcer le traité de l’ « axe Rome-Berlin » du 1er novembre 1936. Ce texte était peu précis et peu contraignant; il permettait trop facilement à l’Italie de changer d’alliances. Bien que grand admirateur du fascisme, Hitler était méfiant. Il se souvenait que l’Italie, qui appartenait à la Triplice en août 1914, n’était pas entrée en guerre aux côtés de l’Autriche-Hongrie et de l’Allemagne, avait rejoint l’Entente en 1915, et s’était assise à Versailles aux côtés des vainqueurs en 1919. En mai 1938, face au Führer, le Duce atermoyait encore, soucieux de se garder toutes les options ouvertes. C’est la condamnation par la SDN de son aventure coloniale en Ethiopie qui le précipitera définitivement du côté de Berlin. Pour obtenir son alliance militaire, l’Allemagne devra attendre une année pleine : le pacte d’Acier avec l’Italie n’est signé que le 22 mai 1939.

Sa visite de Florence marqua visiblement beaucoup l’ancien étudiant aux beaux-arts Adolf Hitler. Le dictateur, qui n’avait pas hésité à faire raser par la Luftwaffe, le 14 mai 1940, la magnifique ville de Rotterdam, témoigna davantage de mansuétude à l’égard de la capitale de la Renaissance italienne. En novembre 1943, alors que les armées alliées ont déjà débarqué au sud de la botte, et qu’il est évident que le territoire italien va devenir un champ de bataille, le Führer donne des instructions précises à son ambassadeur en Italie Rudolf Rahn : « le Ponte Vecchio est un tel chef d’œuvre, qu’il faut s’arranger pour l’épargner ! ». Le diplomate, qui sera jugé au procès des chefs nazis de Nuremberg, mais relâché en 1949, se souviendra qu’Hitler lui a dit : « Florence est une ville trop belle pour être détruite. Faites ce que vous pouvez pour la protéger. Vous avez ma permission ! ».

Mais ces assurances, proférées en novembre 1943 par le tyran, n’auraient pas été suffisantes pour sauver le Ponte Vecchio au début du mois d’août 1944, s’il n’y avait pas eu, pour les rappeler, l’intervention supplémentaire d’une bonne fée sur place. Son nom est mentionné sur une plaque de marbre apposée sur le pont lui-même. Lorsqu’on admire, vers l’est, la perspective sur le Ponte alle Grazie, puis sur les jardins de Toscane, il suffit de lever les yeux pour remarquer la plaque. Voilà ce qui y est écrit, traduit de l’italien : « A Gerhard Wolf (1886-1962), consul d’Allemagne, né à Dresde – ville maintenant jumelée avec Florence -, qui joua un rôle décisif pour sauver le Ponte Vecchio (1944) de la barbarie de la Seconde Guerre Mondiale, et qui aida les Juifs et les prisonniers politiques à échapper aux persécutions nazies ».

Diplomate professionnel recruté du temps de la République de Weimar, Gerhard Wolf prit ses fonctions de consul à Florence en novembre 1940, soit cinq mois après que l’Italie fut entrée dans la guerre aux côtés de l’Allemagne. Il se fait vite remarquer des Florentins, par sa courtoisie, par sa culture, par son indépendance d’esprit face à l’idéologie nazie. Quand un compatriote lui dénonce un Allemand peu orthodoxe, il n’en tient aucun compte. Lors des rafles antisémites de l’automne 1943 (243 Juifs seront déportés, 13 seulement reviendront), Wolf fera des faux papiers, qui éviteront la mort à plusieurs familles israélites.
Au début de 1944, Wolf s’inquiète de voir les rues de Florence prochainement transformées en champ de bataille. Il s’associe à l’archevêque de Florence, le Cardinal Elia Della Costa, pour tenter de sauver la ville. L’idée est de faire de Florence une « ville ouverte » – c’est-à-dire une ville que les belligérants s’engagent à ne pas utiliser militairement. Le cardinal écrit en ce sens à l’ambassade britannique auprès du Saint-Siège. Mais le maréchal anglais Harold Alexander, commandant allié suprême en Italie, ne répondra jamais à ses demandes. Wolf écrit quant à lui à son ami Rudolf Rahn, ambassadeur d’Allemagne en Italie. S’ajoutant aux promesses d’Hitler, l’insistance de Wolf va déclencher la démarche de Rahn auprès de Kesserling : fin juillet 1944, le diplomate rappelle au soldat que le Führer a décidé d’épargner le Ponte Vecchio.

Wolf quitte définitivement sa ville d’adoption six jours avant la destruction des autres ponts de Florence. Il est nommé consul général à Milan, où les Alliés l’arrêteront quand ils libéreront la ville le 25 avril 1945. Apprenant son internement, les Florentins se mobilisent en sa faveur. Ils envoient un grand nombre d’attestations sur l’honneur expliquant le rôle bénéfique de l’ancien consul allemand. Ce dernier est aussitôt libéré. En 1955, le maire de Florence le fait citoyen d’honneur. Il faudra attendre 1958 pour qu’on repêche ses pierres dans l’Arno et qu’on reconstruise le Ponte della Santa Trinita. Seul pont multiséculaire de Florence, le Ponte Vecchio résistera vaillamment à la grande crue dévastatrice de 1966. Autre drame, autre histoire…

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