Au Moyen-Orient, plus que dans toute autre partie du monde, l’irruption au dernier moment d’un grain de sable inattendu peut ébranler, voire détruire, l’ensemble d’un édifice de sécurité régionale, que les grandes puissances et les acteurs locaux ont mis des années à construire.

L’exécution capitale, par les autorités saoudiennes, le samedi 2 janvier 2016, du cheikh chiite Nimr al-Nimr est ce grain de sable : il vient de détériorer gravement l’engrenage diplomatique qui s’efforçait patiemment de ramener la région du Golfe Persique vers la paix et la stabilité.

On a beaucoup de mal à saisir quel gain stratégique, ou même tactique, la pétromonarchie sunnite visait en décidant de mettre à mort ce prédicateur de 56 ans, veuf et père de quatre enfants, leader charismatique de la minorité chiite d’Arabie saoudite (15% de la population, vivant principalement à l’est du pays). L’homme avait été arrêté en juillet 2012 et condamné à mort en 2014. Son crime ? Avoir critiqué férocement, dans ses prêches et sur les réseaux sociaux, la confiscation du pouvoir par la dynastie des Saoud. En paroles, al-Nimr était allé assez loin. Il avait préconisé la constitution d’un nouvel Etat chiite dans le Golfe, dont le territoire eût été composé des provinces chiites du Royaume d’Ibn Séoud, auxquelles on aurait ajouté l’île de Bahreïn (peuplée aux deux tiers de chiites mais gouvernée par une dynastie sunnite alliée des Saoud). Mais le cheikh chiite n’a jamais franchi la ligne rouge de la violence ; jamais il n’a appelé sa communauté à l’insurrection armée contre le régime des princes à Riyad.

Les motivations réelles de cette exécution capitale pour délit d’opinion sont peut-être à rechercher ailleurs. En même temps qu’al-Nimr, il y eut 46 autres exécutions. Elles visèrent des militants sunnites d’Al Qaida, condamnés pour terrorisme. Le sacrifice du leader chiite semble avoir été décidé pour « compenser », auprès des milieux sunnites radicalisés du Royaume, la peine de mort appliquée aux 46 terroristes sunnites. C’est un signe de faiblesse, dans un pays au demeurant fragilisé par la baisse des cours du pétrole.

La mort d’al-Nimr provoqua des manifestations d’indignation dans le monde chiite. A Téhéran, dimanche 3 janvier 2015, le Guide suprême déclara que « Dieu punirait pour ce crime la lignée des Saoud » et des manifestants incendièrent une aile de l’ambassade d’Arabie saoudite. Les autorités iraniennes semblent toujours avoir un problème avec l’obligation que leur fait la Convention de Vienne d’assurer l’inviolabilité des enceintes diplomatiques étrangères… En réaction, l’Arabie saoudite décida de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran. Elle fut bientôt suivie par Bahreïn.

Au cours de la décennie écoulée, ce n’est pas la première fois que le Golfe Persique connaît des moments de tension de ce niveau. Au début de 2007, le vice-président américain Dick Cheney suggéra à George W. Bush de bombarder les installations nucléaires iraniennes. Mais Condi Rice et Robert Gates, respectivement ministres des affaires étrangères et de la défense, réussirent à convaincre le président américain de ne pas commencer une nouvelle guerre dans le Golfe. En mars 2009, le roi Abdallah d’Arabie saoudite redemanda à la Maison Blanche de « couper la tête du serpent » iranien. Mais Barack Obama choisit une autre voie, qui aboutit sur l’accord historique du 14 juillet 2015 entre l’Iran et les grandes puissances, gelant toute progression de Téhéran vers une possible bombe atomique.

A la fin du mois d’octobre 2015, la diplomatie avait réussi un bond en avant supplémentaire, lorsqu’on avait vu, à Vienne, les Saoudiens et les Iraniens s’asseoir à une même table, dans le cadre de discussions internationales sur le dossier syrien. Voilà maintenant que tout s’effondre et que la rivalité chiites-sunnites repart de plus belle dans le Golfe.

Elle ne risque pas de dégénérer en guerre ouverte entre l’Arabie saoudite et l’Iran, et ce pour trois raisons. 1- L’armée saoudienne est intrinsèquement faible (elle échoue actuellement au Yémen) ; 2- L’Iran a d’autres chats à fouetter en Irak et en Syrie, et sa priorité actuelle est le développement économique ; 3- Les eaux du Golfe sont en permanence patrouillées par la marine de guerre américaine.

Le danger de cette surenchère Riyad-Téhéran réside dans le profit que pourrait en tirer l’Etat islamique du Calife Ibrahim. Car toute idée de coalition régionale contre lui vient de voler en éclats. Il est à redouter que l’Arabie saoudite reprenne ses secrètes livraisons d’armes à des katibas proches de Daesh.

Par leurs ingérences passées, les Occidentaux sont en partie responsables du désordre régnant actuellement au Moyen-Orient. Ils souhaiteraient aujourd’hui confier la stabilisation du Golfe à ses puissances riveraines. Pour accomplir ce vœu sincère et raisonnable, le chemin risque désormais d’être très long…

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