Le 11 septembre 2001 fut, au propre comme au figuré, un coup de tonnerre dans un ciel serein. L’ébranlement qu’il causa fut tel qu’il façonna toute la géopolitique des deux premières décennies du 21ème siècle.

Le ciel serein, c’était la pax americana. Les Etats-Unis avaient, dix ans auparavant, gagné la guerre froide, sans tirer le moindre coup de fusil. L’Union soviétique s’était effondrée, le Pacte de Varsovie avait été dissous. Pour des raisons économiques, la Chine ne songeait qu’à plaire à Washington. L’Union européenne se comportait en alliée soumise. Avec bonhommie et sans le moindre rival en vue, l’hyperpuissance américaine dictait sa loi au monde.

L’exemple le plus flagrant avait été, deux ans auparavant, sa spectaculaire opération de revitalisation de l’Otan en Europe. L’Amérique avait obtenu de ses partenaires de l’Alliance atlantique de lancer, en mars 1999, une guerre contre la Serbie, afin d’aider la rébellion séparatiste albanaise au Kosovo. Cette guerre était doublement illégale : elle n’avait pas reçu d’autorisation du Conseil de sécurité de l’Onu ; elle contredisait la Charte exclusivement défensive de l’Otan. Mais, dans le concert des nations, elle passa comme une lettre à la poste ; et au bout de trois mois de bombardement, Belgrade accepta de lâcher à l’Otan sa province, pourtant berceau médiéval de son église orthodoxe. Et le Pentagone put y édifier une énorme base militaire, du nom de Camp Bondsteel.

Les attentats du 11 septembre 2001 sont une immense surprise pour les Etats-Unis. Mais ils saisissent d’effroi une puissance qui n’a jamais été, depuis la seconde guerre mondiale, aussi forte diplomatiquement, moralement, économiquement, financièrement, militairement. Tous les pays du monde se rangent derrière elle, y compris la Russie de Poutine et l’Iran de Khamenei.

En manquant de sang-froid face à la destruction du World Trade Center, en prenant un attentat terroriste chanceux pour une attaque stratégique du type de Pearl Harbour, en multipliant les maladresses géopolitiques, l’administration républicaine néo-conservatrice va, involontairement, renforcer l’idéologie islamiste qu’elle prétendait abattre et faire descendre l’Amérique du piédestal planétaire où l’avait juchée sa victoire contre le communisme.

La première erreur fut de jouer aux cow-boys : «Qui n’est pas avec nous, est contre nous ! », avait clamé le président George W Bush. Or, quand on est très fort, on peut se permettre de parler tout bas. C’est quand on est très faible qu’on n’a pas d’autre choix que de parler très fort, comme de Gaulle à Londres du temps de la France libre. Au lieu d’envoyer à Kaboul le responsable de l’Asie centrale au Département d’Etat pour négocier directement avec les talibans et leur demander courtoisement la livraison de Ben Laden, la Maison Blanche préféra sous-traiter cette mission diplomatique aux Pakistanais, c’est-à-dire aux protecteurs historiques des talibans !

Les Américains ont cru que le Pakistan était toujours leur allié, parce qu’il avait accepté de leur prêter des bases aériennes et de leur donner des facilités logistiques, qui leur servirent dans la guerre qu’ils entamèrent contre l’émirat islamique d’Afghanistan, le 7 octobre 2001. Mais Washington ne vit rien vu du double jeu de l’ISI (Inter Services Intelligence, le tout-puissant service de renseignement militaire d’Islamabad), qui prétendait l’aider, tout en procurant des sanctuaires aux talibans en fuite et à Ben Laden lui-même.

Tactiquement, la première guerre américaine en Afghanistan fut un brillant succès. En déversant des millions de dollars, la CIA (qui a reçu le discret soutien des Iraniens et des Russes) réussit à motiver les tadjiks et les ouzbeks de l’Alliance du nord, pour qu’ils se lancent (avec l’appui de l’US Air Force) à l’assaut des talibans pachtounes qui tenaient Kaboul. Les talibans se retirent, disparaissent dans la nature, et la capitale afghane est libérée dans la liesse le 13 novembre 2001. Tous les repaires des combattants arabes islamistes internationalistes sont détruits par les forces spéciales américaines.

Les Occidentaux devinrent ivres de ce succès si rapide, si flagrant : à la Conférence de Bonn de décembre 2001, ils annoncent qu’ils vont « reconstruire, démocratiser et développer » l’Afghanistan, comme si l’on était revenu à l’époque de la « mission civilisatrice de la colonisation », chère à Jules Ferry. Ils vont commettre l’erreur fatale (qui ne se verra que cinq ans plus tard) de confier cette reconstruction aux soldats de l’Otan, ignorant que les paysans afghans n’ont jamais historiquement aimé que des étrangers se promènent en armes dans leurs vallées, fussent-ils animés des meilleures intentions du monde.

L’erreur américaine a donc été double en Afghanistan : ne pas exiger du Pakistan le nettoyage immédiat de ses zones tribales infestées de talibans et de combattants arabes internationalistes ; se lancer sans nécessité dans une seconde guerre (celle de la « Reconstruction), de type colonial, au sens le plus noble du terme.

Mais la première victoire d’Afghanistan de décembre 2001 ne rassasie pas les néo-conservateurs de l’entourage du Président Bush, qui réclament une démonstration de force américaine encore plus éclatante. Il leur faut un plus gros morceau que ce pays qu’ils voient comme une terre de bergers arriérés. Ils jettent leur dévolu sur l’Irak de Saddam Hussein. C’est contradictoire avec la politique de Bush père qui, bien que victorieux par les armes en mars 1991 après la libération du Koweït, avait décidé de laisser le dictateur en place à Bagdad, afin de garder intact un contrepoids face à l’Iran des mollahs. C’est aussi se tromper d’ennemi, car Saddam Hussein a passé sa vie à pourchasser les islamistes.

Dans son discours du 20 janvier 2002, George W Bush crée la surprise, en ajoutant l’Iran dans « l’axe du mal » où figurent déjà l’Irak et la Corée du Nord. Téhéran avait pourtant aidé les Américains contre les talibans. En braquant inutilement la grande puissance chiite du Moyen-Orient, les Américains vont se priver d’un soutien qui leur aurait été très utile lors de leur invasion de l’Irak, à partir du 20 mars 2003. En 2004, les Américains refusent le « grand bargain » que leur proposent les Iraniens sur tous les sujets stratégiques communs. Il faudra attendre mars 2009, pour qu’un nouveau président américain, Barack Obama, tende enfin une branche d’olivier à la Perse.

La guerre est un art tout d’exécution. L’invasion anglo-saxonne de l’Irak – que l’allié français avait publiquement déconseillée – n’était pas obligatoirement condamnée à l’échec. Mais Washington se trompe dans le choix du nouveau gouverneur de la Mésopotamie occupée. On nomme Paul Bremer, un charmant banquier de Wall Street, qui ne parle pas un mot d’arabe ! Ce dernier dissout l’armée irakienne et le Parti Baas (qui assurait la justice de paix dans les quartiers), c’est-à-dire les deux axes forts de l’administration du pays. Jetés à la rue, humiliés sans nécessité, les militaires irakiens vont se plonger dans la résistance à l’occupant américain. Plus tard, les succès militaires de l’Etat islamique de 2014 (prise de Mossoul) s’expliqueront par la présence de généraux de Saddam Hussein à la tête de son état-major.

Les Américains croient que la démocratie du suffrage universel va tout régler. Il n’en est rien. Les électeurs se départagent sur des critères ethniques (les Kurdes votent pour des Kurdes, les chiites pour des chiites, les sunnites pour des sunnites) ; la division de la société s’accroît. A l’anarchie des premiers temps de l’occupation, succède la guerre civile sunnites/chiites, à partir de 2006. Comme la majorité de la population irakienne est chiite, c’est un membre de son parti religieux prosélyte Dawa qui parvient au pouvoir. Premier ministre de 2006 à 2014, Nouri al-Maliki va tellement maltraiter les Sunnites de son pays, que ceux habitant le nord-ouest du pays préféreront se jeter dans les bras de l’Etat islamique, pour les défendre face aux injustices ressenties du gouvernement central de Bagdad.

En 2010, Barack Obama prend la décision de retirer les troupes américaines d’Irak. Aux Etats-Unis, cette guerre est devenue très impopulaire, qui fut lancée sous le faux prétexte des « armes de destruction massive » de Saddam, qui n’apporta à l’Irak que des malheurs, qui y attira les djihadistes de la planète entière et qui augmenta exponentiellement l’antiaméricanisme dans le monde arabo-musulman. Ce retrait précipité (dont le gouvernement irakien est aussi responsable) constitue une faute stratégique aussi lourde que l’inutile invasion de 2003. Lorsqu’on est la première puissance militaire du monde, on ne peut se permettre de provoquer un chaos très loin de ses côtes, puis filer à l’anglaise quand on s’est aperçu que la tâche de construire un « Grand Moyen-Orient démocratique » se révèle plus difficile que prévu.

Au sommet de l’Otan à Prague en novembre 2002, Chirac avait prévenu Bush, dans un tête-à-tête privé, où n’assistèrent que Condi Rice et Maurice Gourdault-Montagne : « Ne va pas en Irak, George ! Tu te lances dans une guerre de 30 ans ; tu vas faire éclore partout des milliers de petits Ben Laden ; tu vas constituer un axe chiite contraire à tes intérêts stratégiques ! » Bush ne voulut rien entendre. La prédiction de Chirac s’est hélas entièrement réalisée. L’axe chiite s’est formé : Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth. On ne peut pas dire qu’il soit très pro-américain…

Traumatisée par les attentats du 11 septembre 2001, l’Amérique a fait, sans réfléchir, étalage de sa force militaire. Aujourd’hui ses ennemis islamistes semblent lui crier à la figure : « Même pas peur ! ». En se lançant inconsidérément dans des expéditions militaires trop lourdes, non proportionnées à la réalité de la menace, George W Bush a ignoré un grand et vieux principe de géopolitique : on ne sort jamais de la dissuasion qu’à son détriment.

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