La guerre de cent ans sunnites-chiites vient de connaître deux péripéties importantes.
En Irak, la ville de Ramadi (110 kms à l’ouest de Bagdad, 250000 habitants), chef-lieu de la province d’Anbar s’étendant jusqu’à la Jordanie, est tombée le dimanche 17 mai 2015 aux mains des djihadistes sunnites de l’Etat islamique (Daech), qui ont mis en déroute l’armée du gouvernement irakien (principalement chiite). Au Yémen, après une trêve de cinq jours, a repris la campagne de bombardements aériens menée par l’Arabie saoudite et une demi-douzaine d’autres pays sunnites contre les rebelles houthistes, montagnards chiites qui contrôlent aujourd’hui la quasi-totalité du territoire.

Au sein de l’islam, la rivalité entre sunnites et chiites a toujours existé. Les premiers disent incarner la vraie tradition (sunna) du Prophète, qui s’est, selon eux, perpétuée dans les califats successifs de Damas, de Bagdad, du Caire et d’Istanbul. Les seconds forment la faction (chi’a en arabe) d’Ali, fils adoptif et gendre de Mahomet, qui parvint à devenir le quatrième calife, mais dont l’autorité fut très tôt contestée par le gouverneur de Damas Mouawiya, fondateur de la dynastie des Omeyades. En 680, le fils de Mouawiya, le calife Yazid 1er, massacra Hussein, le fils d’Ali, à la bataille de Kerbala, devenu le premier lieu saint des chiites. Les sunnites ne vénèrent que le Prophète et son enseignement ; les chiites vénèrent, autant que Mahomet, leurs douze imams. Les sunnites ne tolèrent qu’une lecture stricte du Coran, tandis que les chiites ont toujours encouragé l’interprétation et différentes écoles de pensée. Les chiites ont un clergé, les sunnites n’en ont pas. Le principal pays chiite est l’Iran. C’est au début du 16ème siècle que, pour échapper à la tutelle ottomane, la Perse abandonna le sunnisme pour le chiisme.

A l’époque contemporaine, la rivalité sunnites-chiites ne s’est transformée en guerre ouverte qu’à la faveur du chaos engendré par l’invasion anglo-américaine de l’Irak et la destruction du régime de Saddam Hussein. On peut faire remonter le retour de cette guerre de religion à l’attentat contre la mosquée d’or de Samarra (nord de l’Irak), sanctuaire sacré du chiisme, perpétrée par un commando sunnite affilié à Al Qaida, le 22 février 2006. Dans la guerre civile irakienne, l’Iran soutient les chiites (55% de la population du pays), et l’Arabie saoudite les sunnites (25%).

Aujourd’hui, le premier problème que nous pose l’ancestrale rivalité sunnites-chiites est qu’elle engendre des troubles sérieux et récurrents dans toute une série de pays musulmans (Liban, Syrie, Arabie saoudite, Bahreïn, Irak, Yémen, Pakistan). Le second problème pour nous, est que le djihadisme sunnite a trouvé là un magnifique terreau pour prospérer. Les jeunes musulmans acculturés qui se jettent dans le djihadisme – qu’ils viennent d’un Occident où ils se sentent perdus ou d’un Orient qui les frustre politiquement – ne font pas dans la nuance. A leurs yeux, les chiites sont des apostats, qu’on décapite dès qu’on met la main sur eux.

Mais le fait que le recrutement des djihadistes sunnites s’internationalise (grâce à internet et aux transports bon marché) ne signifie nullement qu’une guerre mondiale, centralisée, soit menée par eux ou puisse être engagée contre eux. A la différence du totalitarisme communiste d’antan, le djihadisme demeure un phénomène régional, prospérant sur des conflits existant entre communautés locales. En Irak, le djihadisme a instrumentalisé la frustration d’une communauté sunnite, brutalement privée d’influence politique après l’invasion américaine. En Syrie, les djihadistes prospèrent sur la détestation du clan alaouite des Assad par les masses populaires sunnites des campagnes et des banlieues. Au Yémen, Al Qaida rallie les réfugiés du déferlement houthiste. Au Mali, les djihadistes ont instrumentalisé le refus des Touaregs d’être jamais gouvernés par des Noirs, c’est-à-dire par des descendants de leurs anciens esclaves. En Libye, l’islam radical sert de paravent aux tribus les plus cupides, qui prennent un impôt de 50% sur les passeurs-propriétaires des barques bourrées de migrants africains lâchées sur la Méditerranée.

Que l’Occident ne se fasse pas d’illusion : on ne traitera pas de la même façon la rébellion aux pouvoirs en place des villes de Derna (Libye), de Raqqa (Syrie), de Ramadi (Irak) ou de Tessalit (Mali). Pour contrer les djihadistes, il faudra dépasser les seules tactiques aériennes, pour partout concevoir des stratégies fines, s’appuyant sur des partenaires locaux, comme cela a été fait avec les Kurdes de Kobané contre les combattants de Daech. C’est aux Etats musulmans eux-mêmes qu’il incombe d’opérer la tumeur djihadiste grandissant dans leurs sociétés. Mais quand ils nous demandent de l’aide, il faut savoir répondre avec diligence, sans barguigner. Et faire preuve de patience car cette guerre pourrait elle aussi durer cent ans…

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