Nul en Occident ne devrait sous-estimer le nouveau calife, cet ancien professeur de droit musulman à Samarra (150 kms au nord de Bagdad), passé à la lutte armée contre l’envahisseur américain dès 2003, et désormais chef d’un Etat islamique (EI) s’étendant des faubourgs d’Alep à ceux de Bagdad. Certes Abou Bakr al-Baghdadi n’est pas prêt de prendre Damas et Bagdad, ces grandes capitales arabes qui furent le siège du califat avant l’invasion mongole du milieu du 13ème siècle. Mais cet homme secret s’est déjà révélé, à 43 ans, comme un grand politique postmoderne, par sa maîtrise des atouts essentiels que sont une communication efficace, une idéologie simple, et une approche réaliste des rapports de force.

En Orient comme en Occident, nombreux sont les hommes politiques à faire passer la communication avant l’action. A l’image du Nasser du printemps 1967, on crie d’abord victoire, avant de songer aux moyens concrets du combat. La force d’Abou Bakr al-Baghdadi est d’avoir su attendre une victoire réelle sur le terrain, avant de se mettre à discourir. Ce n’est pas rien, cette grande mosquée de Mossoul, d’où il a prononcé le prêche de la prière du vendredi, le 4 juillet 2014! L’homme qui a pris le nom d’Ibrahim après s’être fait proclamer calife par ses troupes, est parvenu à complètement démonétiser le vieil Egyptien Ayman al-Zawahiri, le successeur de Bin Laden à la tête d’Al Qaïda, bougon à barbe blanche se cachant dans les montagnes entre l’Afghanistan et le Pakistan. Le nouveau calife tient la seconde ville d’Irak et d’importants champs pétroliers mais il se montre plus modeste dans ses ambitions que l’ancien milliardaire saoudien, qui, dans une interview donnée depuis une grotte en 1998, avait déclaré la guerre «aux Juifs et aux Croisés». «Wishful thinking!», vœu pieux, constatent aujourd’hui les ennemis musulmans d’Israël, qui constatent que l’Etat hébreu n’a jamais été aussi prospère et puissant qu’aujourd’hui.

Sur le fond, Abou Bakr al-Baghdadi n’est pas non plus dans l’erreur. Quand il explique que l’islam a toujours eu un seul chef, à la fois politique et religieux, c’est-à-dire un calife, il a parfaitement raison. C’est le modèle des temps heureux (c’est-à-dire celui des conquêtes foudroyantes du 7ème siècle). La Providence l’a désigné comme «wali» (chef), mais elle ne lui a pas retiré sa sobre modestie. «Je ne suis pas meilleur que vous. Si j’ai tort, conseillez-moi et remettez-moi sur le droit chemin!», a-t-il lancé à ses ouailles de la grande Mosquée de Mossoul. L’ambition déclarée d’Abou Bakr al-Baghdadi est d’être un calife «rachidoun», c’est-à-dire «bien guidé». Ce mélange de modestie de bon aloi et de positionnement géographique parfait entre les deux sièges califaux de Damas et Bagdad lui permet, sans ridicule, de demander à l’ensemble des bons musulmans de la planète de se rallier à lui. Par bons musulmans, il faut bien sûr comprendre les «sunnites», ceux qui respectent la «tradition» (la sunna) du Prophète. Les chiites, eux, sont des apostats, qu’il convient, comme tels, de décapiter sur le champ.

Le nouveau calife Ibrahim a aussi l’atout politique d’être un homme décidé, qui ne s’embarrasse pas de nuances, ni d’atermoiements. En plus de l’application de la charia, pas de programme compliqué chez lui, mais un seul commandement: «Obéissez-moi tant que vous obéissez à Dieu en vous!».

Comment le calife a-t-il montré qu’il était décidé, et pas seulement en paroles? Il s’est montré féroce avec ses adversaires, qui sont aussi les ennemis de Dieu. Comme ces légats de la Rome impériale qui n’hésitaient pas à menacer de décimation toute ville assiégée récalcitrante, al-Baghdadi a su inspirer un tel effroi à ses ennemis, que ces derniers (les soldats chiites de l’armée irakienne officielle) ont fui pratiquement sans combattre. La force du nouveau calife tient aussi à ce qu’on le sent sincère. Ce soldat qui a montré du courage au combat apparaît comme très éloigné des combines d’argent et de pouvoir prévalant dans le Bagdad du premier ministre chiite Nouri al-Maliki. Aucune prudence politique n’arrêtera le calife Ibrahim dans son service du Divin, même si il a montré dans sa carrière un grand sens de la ruse tactique. Arrêté par les Américains en 2005, il fut libéré par eux en 2009!

Enfin, le jeune calife a montré son excellente maîtrise des rapports de force. Pour s’emparer des régions sunnites d’Irak, il a attendu que l’administration chiite y soit complètement discréditée. Il a laissé les Kurdes s’emparer de la ville pétrolière de Kirkouk, car les peshmergas sont ses adversaires potentiels les plus dangereux. Il s’en prend publiquement aux Jordaniens et Saoudiens, alliés régionaux des Américains, car il sait que ces derniers sont paralysés, n’ayant aucune envie de revenir se battre en Irak, ni de s’allier avec l’Iran chiite. Il sait qu’il est invincible, parce qu’il a compris qu’aucune puissance n’était prête à faire l’effort de le vaincre…

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