L’horrible pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023 contre les populations pacifiques du sud d’Israël a relancé au Moyen-Orient une logique de guerre qu’avaient heureusement interrompue les accords d’Abraham, signés en août 2020 par l’État hébreu et plusieurs États arabes (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc, puis Soudan), ainsi que ceux de Pékin, signés en avril 2023, entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

En l’espace de neuf mois et demi, le cancer de la confrontation provoquée par le mouvement islamiste palestinien a produit des métastases dans une demi-douzaine de contrées au Moyen-Orient.

Dans la bande de Gaza, la guerre de représailles israéliennes contre le Hamas dure toujours ; elle a tué quarante milliers de Palestiniens, dont une majorité de civils, détruit l’ensemble des infrastructures et plus de la moitié des habitations, sans parvenir, jusqu’à présent, à atteindre les deux buts que lui avait assignés le premier ministre Netanyahou, à savoir l’élimination du Hamas et le retour à la maison des otages israéliens.

En Cisjordanie occupée, une guerre larvée oppose les colons israéliens aux habitants palestiniens. Le rêve de la droite israélienne radicale est de rendre la vie impossible aux Palestiniens, afin qu’ils quittent leurs villages ancestraux pour s’établir dans le royaume de Jordanie, dont plus de la moitié de la population est déjà palestinienne. Cette droite, inspirée par la haute figure de Vladimir Jabotinsky (1880-1940), fait une lecture particulière de la déclaration Balfour (novembre 1917), qu’elle interprète comme privilégiant les immigrants sionistes par rapport aux résidents arabes. 

Elle considère que l’entièreté du territoire de la Palestine du mandat britannique, de la mer (Méditerranée) au fleuve (le Jourdain), a vocation à être éternellement sous suzeraineté juive. Les sionistes religieux, qui font partie du gouvernement Netanyahou, estiment qu’une ville comme Hébron (actuellement peuplée d’Arabes musulmans) est davantage une terre juive que Tel-Aviv, car la première est citée dans la Bible et pas la seconde.

Dans le nord de la Mésopotamie, les milices irakiennes chiites pro-iraniennes cherchent constamment à s’en prendre aux intérêts israéliens. Souvent, ils bombardent Israël depuis le territoire syrien.

Les houthistes du nord du Yémen sont d’un chiisme différent, mais ils estiment appartenir également à l’axe de la résistance, fondé et alimenté par Téhéran contre l’État juif. Les houthistes perturbent gravement le trafic maritime en mer Rouge, en essayant de couler tous les navires ayant un quelconque rapport, réel ou supposé, avec l’État hébreu.

Le 13 avril dernier, c’est l’Iran lui-même qui a lancé, depuis son territoire, une attaque militaire aérienne contre le territoire israélien. En faisant savoir à l’avance les horaires de son attaque, Téhéran a facilité la défense antiaérienne d’Israël et de ses amis (Émirats arabes unis, Jordanie, États-Unis, Grande-Bretagne, France), minimisant ainsi les dommages. Mais c’était la première fois de son histoire que la Perse attaquait directement Israël.

Sur le front nord d’Israël, on assistait, depuis le 8 octobre 2023, à un « service minimum » du Hezbollah, la milice chiite libanaise, membre éminent de l’« axe de la résistance ». Sans s’en prendre directement à une grande ville comme Nahariya, les artilleurs du parti inféodé à Téhéran visaient des objectifs militaires en Galilée.

Tout se passait comme s’il y avait un accord tacite entre Tsahal et la milice islamiste pour ne pas s’en prendre aux civils. Après qu’un missile Fajr de fabrication iranienne se fut abattu, le 27 juillet 2024, sur la cour d’une école de Madjal Shams (plateau du Golan syrien annexé par Israël), et eut tué douze enfants druzes qui jouaient au football, Israël a dit que le mouvement libanais avait « franchi toutes les lignes rouges ».

Il est important de souligner que cette attaque (dont l’origine est bien en territoire hezbollah selon le secrétaire d’État américain) n’a pas été revendiquée par la milice libanaise. Il est probable que le missile visait un objectif militaire israélien situé loin derrière l’école, mais qu’il a frappé trop court en raison d’une défaillance technique. Quelques jours auparavant, un bombardement israélien sur une cible militaire du Hezbollah avait fait quatre tués.

Il serait catastrophique pour le Levant que cet incident sanglant dégénère en guerre ouverte entre Israël et le Hezbollah, à l’image de ce qui s’était passé lors du conflit de 33 jours de l’été 2006 (cf. mon ouvrage La Guerre ratée d’Israël contre le Hezbollah, Éditions Perrin). Les Occidentaux doivent tout faire pour prévenir une nouvelle invasion israélienne du Liban. Le pays du Cèdre en souffrirait énormément. Mais Israël n’en sortirait pas indemne non plus, dans la mesure où le Hezbollah a accumulé un stock de missiles dépassant le nombre de 100.000. En saturant les défenses antiaériennes de Tsahal, la milice libanaise pourrait bombarder directement les grandes villes israéliennes et y faire de nombreuses victimes civiles.

En cas de guerre généralisée sur le front libanais, qui pourrait garantir que l’Iran ne s’en mêle pas lui-même directement ? Il est très facile à ses soldats de traverser l’Irak et la Syrie pour arriver sur un front israélien.

Cette guerre n’est pas de l’intérêt d’Israël, ni militairement ni politiquement. Militairement, l’État juif, occupé à Gaza, ne dispose pas des quatre divisions fraîches et bien entraînées qu’il lui faudrait pour envahir le Liban avec un rapport de force favorable.

Politiquement, les aventures d’Israël en territoire libanais se sont toujours mal terminées pour l’État hébreu. C’est l’invasion généralisée du Liban par l’armée israélienne en 1982 qui a provoqué, trois ans plus tard, la création du Hezbollah par les gardiens de la révolution iraniens.

En juillet 2006, après qu’une incursion du Hezbollah en territoire israélien eut tué huit soldats de Tsahal, le premier ministre Olmert avait promis une élimination définitive du Hezbollah et avait lancé son pays dans une guerre générale au Liban. Dans ce conflit de 33 jours (qui fut arrêté à la suite d’une négociation menée par les Américains), les Israéliens ont perdu quelque 120 jeunes soldats, sans atteindre un seul de leurs objectifs politiques. 

Au contraire, le Hezbollah, qui a crié victoire malgré les destructions qu’il avait provoquées, a accru sa popularité et son influence au Liban et dans tout le Moyen-Orient. À la suite de cette guerre, le mouvement chiite arracha un droit de veto sur toutes les décisions du cabinet libanais, entériné par les accords de Doha de mai 2008.

Le président Macron a eu raison de s’entretenir téléphoniquement avec le nouveau président iranien, dans l’espoir que le Hezbollah soit encouragé à appliquer la résolution 1701 de l’ONU, et qu’il retire ses armes au-delà du fleuve Litani. Il est heureux également que l’envoyé spécial américain au Levant, Amos Hochstein, parle directement au Hezbollah. Plus on se parle, moins l’escalade a des chances de s’auto-alimenter.

L’Iran vient d’élire un président qui avait ouvertement fait campagne pour tendre la main aux Occidentaux. Certes, c’est le guide qui a le pouvoir en Iran de faire la paix ou la guerre, et non le président. Mais il serait absurde de ne pas saisir cette main, ne serait-ce que pour voir où nous mènerait ce dialogue renoué.

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