Dernière en date des grandes puissances à le faire, l’Indonésie a, le 3 juin 2023, à l’occasion du forum de sécurité asiatique Shangri-La de Singapour, proposé un nouveau plan de paix pour l’Ukraine. Elle suggère un cessez-le-feu immédiat sur la ligne de front actuelle, suivi de la mise en œuvre d’une large zone démilitarisée le long de cette ligne, avec l’envoi sur place de Casques bleus. Le sort des oblasts totalement ou partiellement occupés par la Russie serait ensuite décidé par des référendums effectués par des observateurs de l’ONU.
Si le gouvernement de Djakarta a pris cette initiative, c’est qu’il sent que le moment est venu pour un arrêt des hostilités. Stratégiquement, aucun des deux belligérants ne sera en mesure, dans un avenir prévisible, d’imposer sa vision à son adversaire. Aucun n’est en mesure de gagner la guerre. Les idéologues russes amis du Kremlin, nostalgiques de la « Novorossia » de Catherine II, peuvent toujours continuer à rêver de prendre Odessa, mais cela n’arrivera pas. L’Ukraine est devenu un bastion inexpugnable, en raison de la bravoure de son armée et de son équipement de haute technologie livré par les Occidentaux – plus de neuf missiles russes sur dix sont abattus en vol par la DCA ukrainienne.
Quant aux Ukrainiens, on attend toujours leur grande contre-offensive, annoncée en boucle depuis des mois. En l’absence de victoire militaire décisive, l’Ukraine ne parviendra pas à imposer son plan de paix en dix étapes à la Russie, telles que le président Zelensky les a exposées au G20 de Bali, le 15 novembre 2022. Il contient en effet quatre conditions, justes au regard du droit international, mais irréalistes géopolitiquement : la reconnaissance par la Russie de son agression, la récupération de la Crimée par l’Ukraine, le jugement des criminels de guerre, le paiement public de réparations (le seul acceptable par la Russie serait la reprise discrète de ses rabais sur le gaz livré aux Ukrainiens, tels que pratiqués de 1992 à 2008). Seul un Poutine aux abois accepterait de telles conditions.
Or, le président russe n’est pas aux abois. Son armée n’a plus reculé depuis son évacuation de Kherson, en octobre 2022, son opposition interne a été réduite à néant par la prison ou l’exil, son soutien par le reste du monde (les non-Occidentaux) ne faiblit pas, comme l’a encore montré le sommet ministériel des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), qui s’est tenu au Cap le 3 juin 2023, en présence de Sergueï Lavrov.
Il est évident que son acte d’agression flagrante, comme son échec à prendre Kiev en une semaine, a fait perdre beaucoup à la Russie (son prestige, son élite occidentalisée, son juteux commerce avec l’Occident, sa profonde influence culturelle et politique sur les anciennes républiques soviétiques), mais Poutine n’est pas fini pour autant. Comme son pays, il a encore de la ressource.
On ne peut raisonnablement envisager ni une défaite de l’Ukraine (à cause de l’ampleur de l’aide financière et militaire occidentale), ni une défaite de la Russie (en raison de la profondeur stratégique du pays et de sa quasi-alliance avec la Chine). À cela s’ajoute la lassitude des combattants sur le terrain. En Russie, le moral des mobilisés n’est pas haut. Elle doit recourir aux Tchétchènes pour remplacer, à Bakhmout, les mercenaires de Wagner. Quant aux Ukrainiens, ils sont de plus en plus nombreux à se demander si mourir pour le Donbass et la Crimée, régions russophiles et russophones, vaut vraiment la peine.
C’est dans une telle situation de blocage que peut surgir un plan de paix réaliste. L’initiative indonésienne est bonne. Il est urgent que les Occidentaux y ajoutent une politique de carottes, afin d’épargner aux belligérants un jusqu’au-boutisme délétère, pour eux-mêmes comme pour le monde.
Des garanties de sécurité réelles devront être données à l’Ukraine, car elle se souvient que les engagements d’intégrité territoriale (en échange de l’abandon de ses armes atomiques) donnés lors la conférence de Budapest (décembre 1994) n’ont pas été tenus. Il faut aussi une grosse carotte d’investissements dans les infrastructures, partagée entre l’UE et les USA. L’Ukraine doit sentir qu’elle peut, en dix ans, devenir une nouvelle Pologne.
À raison, le président français a suggéré l’élaboration d’une architecture de sécurité pour la Russie, ne serait-ce que pour effacer son complexe obsidional. Une suspension progressive des sanctions occidentales pourrait être proposée, en fonction de la participation financière effective de la Russie à la relève économique de l’Ukraine.
La Cour pénale internationale est une jolie invention, mais elle ne fonctionnera jamais avec les très grandes puissances, que ce soit l’Amérique de Bush ou la Russie de Poutine. L’urgence aujourd’hui est qu’on arrête de décimer les jeunesses ukrainienne et russe.
