Éclatante sur la guerre d’Ukraine, la lumière médiatique est beaucoup plus tamisée sur un autre conflit, lui aussi issu de la désintégration de l’Union soviétique, celui entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Il dure depuis presque trente-cinq ans ; il a repris violemment en septembre 2020 ; il empêche cette magnifique région du Caucase du Sud, logée entre mers Noire et Caspienne, d’accéder à une stabilité et à une prospérité durables.

Le rapport de force est aujourd’hui extrêmement défavorable à l’Arménie, au point qu’on peut s’inquiéter pour sa survie. Dans ce petit pays montagneux enclavé de moins de 30.000 km², trois millions d’Arméniens – descendants, pour beaucoup, des survivants du génocide ottoman de 1915 – sont entourés par plus de 100 millions de turcophones (80 millions de Turcs en Turquie, 10 millions d’Azéris en Azerbaïdjan, 15 millions en Iran). Historiquement, ces musulmans, qu’ils soient sunnites ou chiites, n’ont pas montré de sympathie constante – c’est un euphémisme – à l’égard du peuple arménien, issu du premier État chrétien de l’histoire.

Traditionnellement, les Arméniens étaient protégés dans cette région par les Russes, chrétiens comme eux. Mais le protecteur russe a aujourd’hui la tête ailleurs et il est affaibli. Il se débat pour éviter la déroute dans la guerre qu’il a imprudemment lancée contre l’Ukraine le 24 février 2022. Les drones Bayraktar TB2 que la Turquie avait livrés à l’armée ukrainienne ont joué un rôle important pour repousser les blindés russes qui voulaient prendre Kiev. Ces mêmes drones sont l’arme qui donna la victoire à l’Azerbaïdjan dans la guerre qu’il lança contre les Arméniens en septembre 2020 et qui lui permit de récupérer la moitié du Haut-Karabakh (région autonome arménienne au sein de l’Azerbaïdjan du temps de l’Union soviétique) ainsi que les six districts azéris perdus dans la guerre de 1992-1994.

L’axe Ankara-Bakou n’a jamais été aussi fort dans le Caucase, et l’Arménie n’a jamais été aussi faible. Officiellement neutre dans le conflit ukrainien, hôte des négociations russo-ukrainiennes du mois de mars 2022, facilitatrice de l’exportation des céréales ukrainiennes, la Turquie est ménagée par les Américains tout en continuant à faire un maximum de business avec la Russie. Depuis trente ans, elle refuse d’ouvrir sa frontière avec l’Arménie. Le 7 janvier 2023, elle a annoncé qu’elle ne s’opposerait plus à des vols de fret entre Istanbul et Erevan. Cette décision doit-elle s’interpréter comme une opération de communication du président Erdogan ou comme un sincère geste de bonne volonté ? C’est trop tôt pour le dire mais il n’est pas interdit d’avoir des doutes.

L’Azerbaïdjan n’a jamais été aussi puissant depuis qu’il a pris son indépendance sur les décombres de l’URSS en 1991. Non seulement il a pris sa revanche sur la guerre de 1992-1994 gagnée par l’Arménie, mais il est courtisé par l’Union européenne et par Israël. Les Européens ont trouvé dans le gaz azerbaïdjanais une source de remplacement au gaz russe ; l’Allemande Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, s’est rendue à Bakou, où elle a qualifié l’Azerbaïdjan de « pays fiable ». Les Israéliens qui, comme la Turquie, ont vendu des armes à l’Azerbaïdjan, disposent sur son territoire de bases d’observation de leur ennemi juré qu’est l’Iran.

Ancien élève du MGIMO de Moscou, le président Aliyev d’Azerbaïdjan sait, de surcroît, parler très habilement aux Russes. « Si vous ne voulez pas que je me jette davantage dans les bras de la Turquie, arrêtez donc de soutenir Erevan! », leur dit-il en substance.

En passe d’être submergés militairement par les Azerbaïdjanais au début du mois de novembre 2020, après avoir perdu la ville de Chouchi (Choucha en azéri), point haut du Karabakh, les Arméniens ont appelé la Russie à l’aide. Le 9 novembre, elle a réussi à imposer un accord de paix entre les belligérants : les Arméniens ont rendu les districts saisis en 1992-1994, pour obtenir un corridor, géré par des Casques bleus russes, les reliant à leurs frères de Stepanakert, chef-lieu du Karabakh. Ce corridor, dit de Latchine, est bloqué par l’Azerbaïdjan depuis trente jours. La Russie est trop faible pour le débloquer. Ce blocus s’ajoute à une attaque azérie contre les frontières de l’Arménie proprement dite, qui eut lieu en septembre 2022 et qui fit 200 victimes arméniennes.

Aliyev et Erdogan, qui sont les plus forts aujourd’hui, auraient tort de poursuivre leur stratégie du salami visant l’effacement progressif de l’Arménie des cartes du Caucase. Ils feraient mieux de suivre l’exemple historique de Saladin, être magnanimes après leur victoire, enterrer toute idée de guerre civilisationnelle, et offrir aux Arméniens paix et désenclavement. En géopolitique, c’est toujours quand on est fort qu’il faut faire des concessions.

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