Après avoir réussi – avec l’aide involontaire de l’Amérique – à étendre son influence sur quatre capitales du monde arabe (Bagdad, Damas, Beyrouth, Sanaa), le régime théocratique gouvernant la Perse chiite depuis plus de trente ans a souhaité se consolider. C’est le sens des élections présidentielles qu’il a organisées le vendredi 18 juin 2021. Ce fut le scrutin le moins démocratique de l’histoire de la République islamique d’Iran. La candidature d’aucune femme ne fut retenue par le Conseil des Gardiens, institution non élue filtrant les candidatures. Le vice-président réformiste sortant, Eshaq Djahanguiri, n’eut pas le droit de se présenter non plus. Le favori du scrutin, le centriste Ali Laridjani, ancien président du Parlement, ne fut pas non plus autorisé à affronter le suffrage universel.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la participation électorale ait accusé une chute de 23% (de 71% à 48%) par rapport aux élections de 2017, où le président réformiste Rohani avait remis son mandat en jeu. Finalement ce sont 30% des inscrits qui se sont déplacés, afin d’élire président l’ultra-conservateur Ebrahim Raïssi qui, candidat malheureux en 2017, n’a augmenté son score que de deux millions de voix (sur 59 millions d’inscrits), alors qu’il était pratiquement seul sur la ligne de départ.

Raïssi ne sera pas entré dans l’Histoire du Moyen-Orient seulement comme un président iranien mal élu. Jusqu’à maintenant chef du pouvoir judiciaire, il s’est signalé par la répression féroce qu’il a organisée contre les manifestants pacifiques du grand mouvement de protestation de novembre 2019. En 1988, cet ancien étudiant en religion avait déjà fait parler de lui comme membre de la « Commission de la mort » qui fit massacrer des milliers de prisonniers politiques dans les prisons d’Evin et de Gohardasht, à Téhéran.

Mais peu importe que le futur président iranien manque de légitimité démocratique. Dans le système théocratique iranien, il possède davantage. C’est un seyyed, un descendant du Prophète Mahomet, ce qui l’autorise à ceindre sa tête d’un turban noir. Après avoir été l’élève en religion d’Ali Khamenei, il l’a suivi tout au long de sa vie professionnelle. Aujourd’hui, il jouit de toute la confiance du véritable patron de la République islamique, qui est le Guide suprême Ali Khamenei. En Iran, le président ne prend aucune décision stratégique. La guerre ou la paix, la politique étrangère, le nucléaire, sont les domaines réservés du Guide suprême. Ils sont étudiés au sein d’un Conseil suprême de défense, qu’il préside.

L’important est que le seyyed Raïssi se trouve déjà en orbite pour remplacer le Guide suprême, le jour où mourra cet ayatollah de 82 ans.

La jeunesse iranienne éduquée de Téhéran, qui parle anglais, surfe sur internet, se nourrit de culture occidentale, ne se réjouira pas d’un tel scrutin. Son désenchantement pour la politique est profond ; elle vit dans un monde parallèle, culturellement étranger à celui du pouvoir. Parmi toutes les capitales du monde arabo-musulman, Téhéran est celle où les mosquées sont les moins pleines le vendredi. Sous le shah, elles se remplissaient en forme de protestation. Aujourd’hui, compromis dans toutes sortes de trafics, les mollahs sont honnis par la population, qui boycotte leurs mosquées. Mais, politiquement, la jeunesse ne compte pas, car le système ne lui donne pas la parole.

Est-ce à dire que le renforcement en Iran du Velayat-e faqih (le gouvernement du savant en religion) va entraîner la fin des négociations nucléaires indirectes de Vienne avec les Américains ? Gageons que non. Car pour sauvegarder le régime théocratique, le Guide et son élève Raïssi ont bien compris qu’il fallait une amélioration de la situation économique. Or celle-ci est tributaire de la capacité iranienne à exporter ses hydrocarbures et donc de la fin des sanctions américaines. Le 21 juin 2021, le président élu Raïssi a publiquement réaffirmé son soutien aux négociations. Son atout est qu’il ne risque pas d’être critiqué par les conservateurs.

De son côté, l’administration Biden veut revenir à l’accord de dénucléarisation de l’Iran, signé par John Kerry à Vienne le 14 juillet 2015, mais dénoncé deux ans plus tard par Trump, et qui reposait sur un deal simple : pas de bombe atomique pour l’Iran en échange de la fin des sanctions bridant ses capacités commerciales. Le 46ème président des Etats-Unis ne perçoit plus l’Iran comme une dangereuse menace militaire. La preuve en est qu’il a ordonné le rapatriement en Amérique de toutes ses batteries antiaériennes déployées au Moyen-Orient – sans doute en vue d’un redéploiement autour des Mers de Chine orientale et méridionale. Pour Biden, le containment des régimes autoritaires iranien, turc et russe, passe bien après celui du régime totalitaire chinois.

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