Malgré quelques récents coups de menton à consommation médiatique, il n’y a aucune raison pour que se passe mal le sommet de Genève du 16 juin 2021 entre les présidents américain et russe. Car, au-delà de leurs divergences idéologiques, Joe Biden et Vladimir Poutine ont un intérêt en commun, que le premier clame et que le second dissimule : freiner l’ascension de la Chine.

La Russie affiche les meilleures relations avec la Chine. On ne se critique jamais en public. On fait des manœuvres militaires communes. On multiplie les routes et pipelines transfrontaliers. On utilise les monnaies nationales dans le commerce bilatéral. On contrecarre ensemble, à l’ONU, les prétentions « humanitaires » occidentales à s’ingérer dans les affaires des satrapies orientales.

Mais la réalité est que les Russes continuent à se méfier de la Chine, dont la civilisation est si éloignée de la leur. Ils comparent le succès manufacturier chinois à leur déclin industriel et en ressentent une blessure d’orgueil. Ils se souviennent d’avoir envoyé, dans les années 1950, des ingénieurs en Chine, pour l’aider à se bâtir une industrie lourde, puis de l’ingratitude chinoise la décennie suivante. Ils savent que le pouvoir chinois ne leur fera jamais de cadeau, ni économique, ni géopolitique, et qu’il utilisera toujours son rapport de force pour obtenir des rabais sur le prix de l’énergie russe. Ils soupçonnent leurs « amis » chinois de lorgner sur la Sibérie, immense réserve de minerais, d’hydrocarbures et d’eau potable, pratiquement vide de population (10 millions d’habitants sur 10 millions de km2).

Quant aux Américains, ils sont passés, à l’égard de la Chine, de la coopération à une confrontation froide. La rivalité est à la fois idéologique, géopolitique, militaire, technologique, commerciale, financière et culturelle. C’était très clair dans les propos de Joe Biden lors des sommets de Cornouailles des 12 et 13 juin 2021, tenus entre les leaders des grandes démocraties du monde.

Sommes-nous entrés dans un « piège de Thucydide », où l’Amérique (Sparte), est décidée à ne plus tolérer l’ascension de la Chine (Athènes) vers la suprématie sur la planète (le monde grec du 5ème siècle avant JC) ? Les deux superpuissances sont-elles prêtes à passer à la confrontation chaude, comme le firent jadis les deux cités grecques ? Le casus belli sera-t-il l’île de Taïwan, que les Chinois communistes rêvent de réintégrer dans leur giron, mais dont la population reste farouchement attachée à son régime démocratique? C’est trop tôt pour le dire.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que Biden a trouvé, dans le containment de la Chine, un thème bipartisan dépassant les fractures de la société américaine. C’est un thème qui, de surcroît, lui est cher personnellement. Le 46ème président des Etats-Unis a critiqué, dans une interview récente, les « illusions » de « certains » de ses prédécesseurs. Parmi eux, figure sans doute le 44ème (dont Biden était pourtant le vice-président). Barack Obama avait essayé de raisonner la Chine, en engageant un dialogue de confiance avec Xi Jinping. Il n’a récolté à terme que des déceptions : sur la balance commerciale, sur la propriété intellectuelle, sur la Mer de Chine méridionale, sur Hong Kong, sur la coopération sanitaire.

Biden a saisi que l’Amérique n’avait pas intérêt à ouvrir deux fronts en même temps. Les Russes ne le gênent pas. Il ne goûte pas qu’ils soient intervenus en Ukraine en 2014, mais il apprécie que Poutine se soit arrêté au Donbass, alors qu’il aurait pu prendre Odessa.

De même que Henri IV a jugé que Paris valait bien une messe, Biden a, au début de son mandat, accepté de dire devant un journaliste que Poutine était un « tueur ». Le président américain a ainsi payé son écot aux droits de l’homme, chers au parti démocrate. Il peut maintenant parler sérieusement affaires avec son homologue russe. Ensemble, ils ont déjà prolongé de cinq ans le traité de limitation des armes nucléaires stratégiques.

A Genève, Biden n’est pas venu rencontrer Poutine les mains vides. Comme cadeau, il lui a apporté la levée des sanctions américaines sur le gazoduc reliant directement les territoires russe et allemand. Le projet North Stream 2 sera donc achevé d’ici six mois. En échange, le locataire de la Maison Blanche demandera au maître du Kremlin de cesser de se rapprocher de Pékin, ce qui ne déplaira pas fondamentalement au Léningradois d’origine.

Il lui suggérera également de mettre en sourdine ses capacités de nuisance dans les marches de l’ancien empire russe, en mer Baltique, au Moyen-Orient, dans la cyberguerre. Autant de choses que les Européens ont déjà demandées à Poutine. En vain. Tant il est vrai que, pour Moscou, il n’est qu’une seule diplomatie qui vaille vraiment la peine d’être tentée : celle avec Washington.

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