A la faveur des printemps arabes d’il y a dix ans, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait élaboré une stratégie néo-ottomane, visant à récupérer une influence sur l’Afrique du nord et le Levant, perdus voilà un siècle. Le bilan est mitigé.

Ce Frère musulman très déterminé a tenté de s’implanter en Egypte et en Tunisie, mais il a échoué. En Syrie, malgré son soutien logistique aux unités rebelles islamistes, il n’a pas réussi à détrôner le baasiste Bachar al-Assad (proche ami devenu ennemi) ; il ne fait qu’occuper la poche d’Idlib (située au nord-ouest du pays et vaste comme le département français de la Drôme). Cette poche lui sert de réservoir à djihadistes pour ses opérations extérieures. Ainsi en a-t-il envoyé en Libye, pour soutenir les milices islamistes dans leur combat contre l’Armée nationale libyenne du général Haftar basé en Cyrénaïque ; ou au Caucase, pour s’attaquer aux Arméniens chrétiens du Haut-Karabagh.

C’est sur le théâtre libyen – où le chef de bataillon Mustafa Kemal (le futur Atatürk) s’était fort brillamment battu pour retarder la victoire italienne de 1912 – qu’Erdogan a emporté son succès le plus éclatant. En novembre 2019, il a réussi à signer avec le gouvernement de Tripoli un accord de coopération militaire et un traité sur le tracé des frontières maritimes en Méditerranée orientale. Celui-ci (considéré comme contraire au droit de la mer, et comme nul et non avenu par la France, l’Egypte, la Grèce et Chypre) étend considérablement la zone économique exclusive de la Turquie ; Erdogan y a immédiatement ordonné des forages pétroliers sous escorte navale. L’accord militaire a donné à la Turquie une base navale dans le port de Misrata et une base aérienne à al-Watiya, non loin de la frontière tunisienne. Quatre siècles et demi après avoir été chassée de Méditerranée par sa défaite de Lépante (1571), la marine de guerre turque y est revenue en force. C’est une avancée stratégique majeure pour notre sultan néo-ottoman.

Afin de se concilier les grâces du grand voisin de la Libye, l’Algérie, Erdogan tente de construire avec elle un front commun contre la France, sur le plan de la mémoire historique. A la différence de leurs alliés allemands et italiens, fort silencieux sur la question, les Français sont les plus virulents en Europe pour demander le départ des troupes turques de Libye. Le 9 février 2021, lors d’un discours tenu dans le cadre d’un séminaire consacré au programme spatial turc, Erdogan a publiquement tancé la France : « Macron demande à la Turquie de se retirer de Libye. Je lui dis de garder son conseil pour lui, car nous n’avons fait que notre devoir en vertu de l’accord sécuritaire et militaire que nous avons conclu avec les Libyens. » Avec la rhétorique cavalière qu’il affectionne, le président turc a poursuivi à l’adresse du président français : « Vos ancêtres ont tué un million d’Algériens. Donnez des comptes sur cela. Quant à la Turquie, il n’y a rien de tel dans son passé et il n’y en aura jamais. Nos mains ne sont pas tachées de sang, les vôtres le sont ! ».

A plusieurs reprises dans le passé, Erdogan a même évoqué un « génocide » français en Algérie. Drôles de génocidaires, ces Français qui, en 132 ans de colonisation, ont fait passé la population musulmane d’Algérie de 2 millions à 12 millions d’âmes ! Qui ont instruit et soigné des centaines de milliers d’enfants algériens ! Qui leur ont laissé, en partant en 1962, de magnifiques infrastructures, une agriculture prospère, et des puits de pétrole tout neufs ! Drôle d’Etat « génocidaire » que cette France, où de si nombreux Algériens sont venus s’installer après leur indépendance !

L’œuvre coloniale française a fait de l’Algérie un Etat, ce qu’elle n’était pas en 1830, à la différence du Maroc ou de l’Egypte. Son bilan est très positif, mais il y a eu aussi des pages sombres, comme la répression démesurée à Sétif en mai 1945 ou l’usage de la torture par certaines unités françaises dans leur guerre anti-insurrectionnelle en 1957-1958. Ces faits ont été étudiés et décrits par l’Université française et c’est une bonne chose. Une nation ne gagne jamais rien à enfouir les réalités de son histoire, car elles finissent toujours par resurgir, après que le secret a eu le temps de distiller son poison dans la société.

Mais en pointant la paille dans l’œil de la France, Erdogan se retrouve, sans le vouloir sans doute, en pleine parabole du Christ. Il ignore la poutre dans son œil, qui est le génocide des chrétiens arméniens et syriaques de 1915, qu’il refuse toujours de reconnaître. Sur le territoire de la Turquie actuelle, les chrétiens constituaient 18,5% de la population en 1914 ; aujourd’hui, ils représentent moins de 0,1%.

Avec une ficelle aussi grosse, Erdogan parviendra-t-il à rallier l’Algérie à sa stratégie méditerranéenne ? En géopolitique, le pire n’est jamais sûr…

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