Il y a dix ans, commençait, à Benghazi, l’insurrection contre Kadhafi, le « Guide » qui dirigeait la Libye d’une main de fer depuis son coup d’Etat militaire de 1969 contre la monarchie. Dès le mois de mars, le président français, soucieux de prendre le train en marche des « printemps arabes », décide de défendre politiquement, puis militairement, les rebelles. Il est rejoint par le premier ministre britannique Cameron et le président américain Obama, sous le couvert de l’OTAN. Les chasseurs-bombardiers français clouent au sol la brigade blindée de Kadhafi avançant vers Benghazi. En Europe, Nicolas Sarkozy rencontre cependant le scepticisme des gouvernements allemand et italien.

Kadhafi était certes un dictateur cruel, impitoyable avec ses opposants. Mais il présentait, aux yeux de nombreux diplomates européens, trois avantages importants. D’abord, il avait abandonné, au début des années 2000, ses velléités révolutionnaires, pour se rapprocher, économiquement et stratégiquement, des Occidentaux. Il avait accepté d’abandonner son programme nucléaire et de dénoncer les trafics du père de la bombe atomique pakistanaise, Abdul Qader Khan. Ensuite, il se montrait intraitable avec les islamistes et n’aurait jamais accepté qu’une portion de territoire libyen servît de sanctuaire aux djihadistes. Enfin, il coopérait avec l’Union européenne dans sa lutte contre les trafiquants d’êtres humains.

Tripoli tombe, sans effusion de sang, aux mains des rebelles en août 2011 et Kadhafi est tué en octobre, après que son convoi, fuyant Syrte vers le sud, a été bombardé par l’aviation française.

Le Conseil national de transition, dont les dirigeants avaient été reçus par Sarkozy dès le 9 mars 2011, parvient à organiser des élections libres au mois de juillet 2012. Un Congrès général national (CGN) est élu. Mais une démocratie ne peut fonctionner dans un pays que si ses acteurs politiques acceptent d’en jouer le jeu. Or les groupes armés qui ont chassé Kadhafi n’ont que faire de la démocratie. Pour eux, le pouvoir et l’enrichissement sont au bout du fusil ; c’est l’avenir de leur tribu qui compte, pas celui de la nation. En juillet 2013, les groupes armés prennent le contrôle des installations pétrolières. L’anarchie s’installe dans le pays.

En décembre, le CGN décide d’appliquer la charia au pays et de prolonger unilatéralement son mandat. En février 2014 Khalifa Haftar, un ancien général de Kadhafi, appelle à la formation d’un gouvernement intérimaire pour organiser de nouvelles élections. Le CGN dénonce une tentative de coup d’Etat. En mars 2014, le premier ministre Ali Zeidan (qui faisait partie de l’équipe adoubée par Sarkozy en mars 2011), incapable de rétablir l’ordre, fuit la Libye en jet privé. En mai, le général Haftar lance une offensive contre les salafistes à Benghazi, tandis qu’à Tripoli les brigades de Misrata prennent le contrôle de la capitale. Deux blocs se forment : l’un en Tripolitaine de tendance Frères Musulmans, et l’autre dans la Cyrénaïque du général Haftar, de tendance nationaliste classique. Le premier est soutenu par les Turcs et les Qataris, le second par les Emiratis, les Egyptiens et les Russes. Le pays plonge dans la guerre civile, devenant un sanctuaire idéal pour les trafiquants d’êtres humains et les djihadistes.

En décembre 2014, le président du Tchad voisin appelle l’OTAN à intervenir à nouveau en Libye, pour réparer le désordre qu’elle avait créé. En vain. Le pays devient le grand tremplin de départ de l’immigration clandestine africaine vers l’Europe.

Contre des avantages pétroliers, la Turquie accepte d’aider militairement le camp de Tripoli au début de 2020. Grâce à elle, sont repoussées en juin les forces d’Haftar encerclant la capitale. Les Turcs ont fait passer en Libye plus de 10000 djihadistes syriens. Les Russes réagissent en envoyant leurs chasseurs-bombardiers et leurs propres mercenaires pour conforter Haftar. En octobre, un cessez-le-feu est signé à Genève entre les parties libyennes. Au début de février 2021, un gouvernement de transition est désigné, dirigé par le riche homme d’affaires Abdul Hamid Dbeibah, qui jouait déjà un rôle important sous Kadhafi. Il est chargé d’organiser les élections. Elles devraient avoir lieu le 24 décembre.

Très faibles sont les chances que ce scrutin apporte la stabilité et l’Etat de droit dont a besoin la Libye. Très fortes sont celles que la Turquie et la Russie – qui ont peut-être conclu un deal en secret – y conservent leurs bases militaires, afin d’accroître leur contrôle sur la Méditerranée orientale. L’Egypte aimerait une résolution du Conseil de sécurité de l’Onu exigeant le départ de toutes les troupes étrangères de Libye. Les Français seront-t-ils capables de l’obtenir ? Ce serait une première étape dans la reconstruction politique d’un pays qu’ils ont naguère hélas un peu contribué à détruire…

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