Parmi les invités officiels du nouveau Président Biden à son inauguration du 20 janvier, figurait le représentant de l’île de Formose à Washington. Ce n’est pas un ambassadeur car, depuis 1979, les Etats-Unis ne reconnaissent diplomatiquement que la Chine continentale. C’est la première fois depuis quarante ans que le représentant de Taïwan – une démocratie de 23 millions de personnes fonctionnant remarquablement bien – est invité à une cérémonie de cette importance.

Ce geste symbolique a beaucoup énervé les dirigeants communistes de Pékin, pour qui le retour de l’île dans le giron de la mère-patrie représente un des cinq « intérêts vitaux » de la nation chinoise, au même titre que le contrôle du Tibet, du Xinjiang, de Hong Kong et de la Mer de Chine méridionale. Cela s’ajoutait au dernier geste du Secrétaire d’Etat de l’administration Trump, une circulaire signée le 11 janvier, abolissant toutes les restrictions en vigueur sur les contacts américains de haut niveau avec Taïwan.

Mécontent, le gouvernement chinois a envoyé, pendant le week-end des 23 et 24 janvier 2021, vingt-huit avions militaires frôler l’île de Taïwan. Interrogé le 28 janvier par des journalistes sur le sens de ces intimidations dans le détroit de Formose, le porte-parole du ministère chinois de la défense les a présentées comme « une réponse solennelle aux ingérences étrangères (comprendre américaines) et aux provocations des forces pro-indépendance à Taïwan (comprendre la présidente Tsai Ing-wen, qui a été réélue en janvier 2020 avec 57% des voix) ». Il est même allé plus loin, déclarant : « Nous lançons un avertissement aux éléments taïwanais indépendantistes : à trop jouer avec le feu, ils vont finir par se brûler ; l’indépendance de Taïwan, c’est la guerre ! »

Aujourd’hui, Pékin redoute plus que tout une déclaration formelle d’indépendance de la part de Taiwan. La présidente Tsai, une avocate à l’aspect frêle mais à la détermination de fer, a déjà dit plusieurs fois qu’elle ne voyait pas la nécessité d’une telle déclaration, dans la mesure où Taïwan vivait comme un pays indépendant depuis plus de 70 ans.

Il y a vingt ans, le parti communiste chinois (PCC) avait proposé aux Taïwanais un statut identique à celui qu’il avait proposé aux résidents de Hong Kong en 1997 : « Un pays, deux systèmes ». Maintenant qu’il a violé son engagement par la promulgation dans l’ex-colonie britannique d’une loi de sécurité totalitaire, le PCC a très peu de chances de séduire une majorité de Taïwanais. Ces derniers sont prêts à défendre leur liberté les armes à la main. De surcroît, ils se savent toujours protégés par les Etats-Unis.

Après les provocations de l’armée de l’air chinoise, le Département d’Etat américain a demandé au gouvernement de Pékin qu’il cesse d’intimider Taïwan militairement, diplomatiquement et économiquement, lui suggérant d’engager plutôt un dialogue avec les « autorités démocratiquement élues » de l’île. Au même moment, un groupe aéronaval américain pénétrait en Mer de Chine du sud, pour « renforcer la liberté de circulation » dans la région.

Le Département d’Etat a rappelé son attachement à la doctrine des six « assurances » que le président Reagan avait donné aux Taïwanais en 1982, lesquelles maintiennent pleinement les ventes d’armes américaines à Taïwan, la liberté de Taipei d’engager ou non un dialogue avec Pékin, la souveraineté du gouvernement de Taipei sur l’île jusqu’au jour où, éventuellement, la population taïwanaise en déciderait démocratiquement autrement.

Ce soutien à Taïwan s’inscrit dans la nouvelle priorité stratégique américaine de fermeté face à l’expansionnisme chinois dans la région indopacifique. Les Etats-Unis acceptent leurs pertes déjà anciennes, comme le Cambodge ou la Birmanie (où les militaires prochinois ont renversé, le 31 janvier 2021, le gouvernement démocratique d’Aung San Suu Kyi). Mais ils ne reculeront plus.

Les Américains vont entreprendre de créer une alliance des démocraties dans la région. Au « Quad » actuel (formé avec l’Inde, l’Australie et le Japon), ont vocation à se joindre la Nouvelle-Zélande, la Corée du sud, les Philippines, Taïwan, la Malaisie, l’Indonésie, etc. Economiquement, renaîtra, d’une manière ou d’une autre, le partenariat trans-pacifique qu’avait signé Obama mais qu’avait répudié Trump dès janvier 2017. Si la Chine continue à se montrer agressive, les Américains iront plus loin : ils créeront une alliance militaire du type Otan.

Dans son discours d’octobre 2017 devant le Congrès du PCC, Xi Jinping proposait la « sagesse chinoise » comme modèle de gouvernement au monde entier. La liberté d’entreprendre, qui crée l’émulation économique ; mais pas la liberté politique, qui crée le chaos. Pour étendre son modèle à l’Asie, Xi devra désormais marcher sur les pieds des Américains. Ce sera la grande confrontation géopolitique de notre première moitié de XXIème siècle.

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