Le 15 novembre 2020, en marge d’un sommet de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN), présidé par le Vietnam, a été signé le plus vaste accord régional de libre-échange du monde. Ce RCEP (Regional Comprehensive Economic Partnership Agreement) est un accord associant tous les pays de l’ASEAN (Indonésie, Thaïlande, Singapour, Malaisie, Philippines, Vietnam, Birmanie, Cambodge, Laos et Brunei) ainsi que la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Le RCEP, qui couvre 2,2 milliards de consommateurs (30% de la population mondiale) et un PIB cumulé de 26200 milliards de dollars (30% du PIB mondial), est plus important que chacune des deux autres grandes zones régionales de libre-échange de la planète que sont l’Union européenne et l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique).

En manoeuvrant en coulisses, sans déclaration tonitruante, les Chinois sont parvenus à combler à leur avantage le vide politique qu’avait créé Donald Trump en Asie-Pacifique, dès son arrivée à la Maison Blanche en janvier 2017. Pourfendeur maniaque du multilatéralisme, le 45ème président des Etats-Unis avait torpillé le TPP (Trans-Pacific Partnership ) brillant instrument politique et commercial édifié par l’administration Obama, et qui avait abouti au traité d’Auckland du 4 février 2016.

Concentré sur 12 pays dynamiques ayant une façade pacifique (Etats-Unis, Canada, Mexique, Chili, Pérou, Japon, Malaisie, Vietnam, Singapour, Brunei, Australie et Nouvelle-Zélande) représentant 40% du PNB mondial, le TPP était en fait une très habile machine diplomatique visant à freiner l’expansionnisme commercial chinois, incarné par la Nouvelle Route de la Soie. Via le TPP, qui incluait toute une série de normes et règles de bonne pratique, les Américains avaient les moyens d’obliger la Chine de faire du commerce à leurs conditions et de respecter enfin la propriété intellectuelle occidentale.

Au cas où les Chinois voudraient poursuivre leur expansionnisme maritime illégal, incarné par les bases militaires qu’ils ont construites depuis 2014 en Mer de Chine du Sud, dans les archipels de récifs Paracels et Spratleys (considérées par le droit de la mer comme des terrae nullius, des terres qui n’appartiennent à personne), le TPP avait le mérite de pouvoir se transformer facilement en une alliance militaire. Singapour contrôle le détroit de Malacca ; le Japon concentre sa marine sur la Mer de Chine orientale ; le Vietnam donne sur l’île de Hainan, au sud de laquelle les Chinois ont construit leur plus importante base navale ; l’US Navy, de loin la première marine de guerre du monde, dispose de bases ou de facilités navales en Corée, au Japon, au Vietnam, à Singapour, aux Philippines, en Australie. Face à une telle configuration stratégique, la marine chinoise n’avait plus qu’à bien se tenir !

Trump aurait pu décider de construire, intelligemment et patiemment, une alliance commerciale et stratégique antichinoise dans le Pacifique (océan que les Américains contrôlaient sans partage depuis 1945) ; il aurait pu proposer ensuite à ses alliés européens de se rallier à ce traité fondé sur des règles exigeantes ; les Chinois n’auraient eu ensuite d’autre choix que de se plier aux normes occidentales.

Au lieu de choisir cette stratégie progressive et collective, Donald Trump opta pour le rodéo personnel. Il le fit le 26 janvier 2018, à Davos, au forum économique mondial. Sa prestation fut brillante car il dit des choses vraies que personne avant lui n’avait osé dire. Il dit aux Chinois : « Arrêtez de voler ! ». C’est vrai que devenait préoccupant le vol de technologie occidentale par les Chinois, via le cyber-espionnage ou via l’intimidation des sociétés occidentales installées en Chine. Trump osa dire aussi que les Chinois n’avaient pas respecté l’esprit, sinon la lettre, de l’Organisation Mondiale du Commerce, dans laquelle l’Occident les avaient faits rentrer en 2001 sans prendre les précautions nécessaires.

Mais le rodéo du cow-boy Trump resta sans lendemain car le président américain ne sut le transformer en charge de cavalerie. Les Chinois sont en effet un trop gros morceau à avaler seul. L’Occident avait encore, lorsque Trump devint président, les moyens de leur imposer ses propres règles. Aujourd’hui, il est trop tard. Certes, sur le plan stratégique, le Secrétaire d’État Mike Pompeo a consolidé une alliance anti-chinoise de fait entre États-Unis, Inde, Japon et Australie, le Quad. Mais, dans la confrontation économique avec la Chine, l’Amérique a, par la faute de Trump, perdu une bataille cruciale. 

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