Quel que soit le vainqueur du scrutin présidentiel de ce mardi 3 novembre 2020, les Américains vont dealer avec l’Iran, le pays phare du monde chiite. Car c’est non seulement leur intérêt, mais c’est aussi leur volonté. De moins en moins cachée.

Si c’est le démocrate Joe Biden qui devient le 46ème président des Etats-Unis, il réintégrera son pays dans l’accord nucléaire avec l’Iran du 14 juillet 2015. Cet accord de Vienne fut signé par huit parties : le P5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu et l’Allemagne), l’Union européenne et l’Iran. Il avait pour but d’instituer un contrôle international strict du programme nucléaire iranien, afin d’éviter sa militarisation. En échange, l’Iran obtenait la levée des sanctions internationales, qui obèrent gravement son commerce extérieur. Quatre inspections successives diligentées par l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique de Vienne) conclurent que l’Iran appliquait à la lettre ses engagements. Cet accord de Vienne, qui ramenait la Perse dans l’arène internationale, fut considéré comme le grand succès diplomatique de Barack Obama qui, dès le 20 mars 2009 (date correspondant au Nouvel an persan), avait pris l’initiative de tendre la main aux autorités et au peuple iraniens. Mais, le 8 mai 2018, en application d’une promesse électorale destinée à s’attirer les bonnes grâces du très influent AIPAC (American Israel Public Affairs Committee, lobby pro-israélien créé en 1963), Trump renia la signature de l’Amérique et se retira de l’accord de Vienne.

Si Donald Trump est réélu, il maintiendra sa politique de « pression maximale » sur les Iraniens, tout en négociant pour trouver un grand bargain (un deal général) avec eux. D’abord parce que c’est un homme qui n’aime pas la guerre. Hostile aux néo-conservateurs à la Cheney, c’est un réaliste prudent. Le 21 juin 2019, il surprit tout l’establishment militaro-diplomatique américain en annulant, à la dernière minute, une opération de bombardement des installations DCA de l’Iran, organisée pour venger la destruction d’un drone américain de surveillance dans le Golfe Persique. Trump estima que la réponse américaine, qui pouvait tuer une centaine de personnes en Iran, n’était pas proportionnée, aucune vie américaine n’ayant été perdue. Mais, prompt à saisir les occasions de montrer sa force au moment voulu, Trump autorisa six mois plus tard l’assassinat ciblé, en Irak, du chef de la force extérieure des Gardiens de la Révolution, qui manipulait les miliciens chiites attaquant l’ambassade des Etats-Unis à Bagdad.

Deuxièmement, un Trump réélu cherchera à entrer dans l’histoire comme un grand deal maker. Il veut réussir des réconciliations spectaculaires : avec la Corée du nord de Kim Jong-un, avec la Russie de Poutine, avec les mollahs de Téhéran.

Quoi que donne le résultat électoral, la grande affaire stratégique des Républicains, suivis désormais par les Démocrates, est de faire plier la Chine. Sur ses pratiques commerciales inéquitables, sur son vol de technologie, sur son expansionnisme maritime, sur sa prétention à remplacer l’hégémon américain en Asie-Pacifique. C’est l’intérêt de l’Amérique d’empêcher l’Iran de tomber totalement dans l’orbite chinoise, avant qu’il ne soit trop tard (cf ma chronique du mardi 20 juillet 2020).

A Washington, s’estompe le souvenir de l’humiliation de la prise en otage de 1979 de l’ambassade américaine à Téhéran. Les Américains des deux bords sont prêts à être moins anti-Iran. Ils comprennent que l’antagonisme israélo-iranien est sans fondement historique ou géographique réel, et qu’il ne durera pas éternellement. Ils voient la dureté du conflit sunnites-chiites. Ils saisissent que le chiisme iranien a renoncé à exercer un leadership sur le monde sunnite, ayant compris qu’il ne saurait rivaliser avec le Frère musulman turc Erdogan. Ils constatent que, depuis un quart de siècle, aucun attentat terroriste en Occident n’a été commis par des chiites et que les manifestations de fanatiques anti-français actuelles n’ont lieu que dans des pays sunnites, comme le Pakistan, l’Indonésie ou le Bangladesh.

Réfugié en France comme étudiant à l’époque de la Révolution islamique, mais nouvellement rallié au régime théocratique de Téhéran, le businessman international iranien Amir Jahanshahi, va même jusqu’à expliquer, dans son récent livre Mon engagement pour le Grand Iran (Grasset), que les chiites iraniens sont les seuls qui puissent débarrasser l’Occident de ce terrorisme sunnite cherchant à le saper de l’intérieur…

Pratiquant une lecture plurielle des textes sacrés, le chiisme est, il est vrai, plus ouvert à la réforme et au dialogue des religions que le sunnisme, lequel a fermé les portes de l’ijtihad (la libre interprétation) au douzième siècle. Et ceci, les Américains commencent à le comprendre.

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