Le vendredi 9 octobre 2020, la République française s’était mise dans tous ses états pour accueillir, face aux caméras de télévision, l’otage Sophie Pétronin, libérée la veille par des djihadistes du Nord-Mali. La travailleuse humanitaire avait été kidnappée le 24 décembre 2016 par un groupe lié à Al-Qaida. La France avait dépêché un jet privé pour ramener au plus vite la Franco-Suisse vers la base de Villacoublay. C’est, en région parisienne, l’aéroport des armées françaises, lesquelles avaient, tout au long de l’année 2016, supplié en vain Mme Pétronin de quitter Gao (ville située sur le fleuve Niger, à 1100 kms au nord-est de Bamako), en raison du très fort risque qu’elle courait de servir un jour d’otage à un groupe djihadiste.

Le président de la République française, qui est un homme dont l’agenda n’est pas vraiment léger, avait décidé de venir en personne accueillir l’ex-otage, sur le tarmac de l’aérodrome. Une allocution présidentielle avait même été annoncée et un pupitre avait été dressé. Finalement Emmanuel Macron décida de ne pas s’exprimer. Avait-il été énervé par le fait que Mme Pétronin n’ait pas eu un mot de remerciement pour la France, qui avait organisé son rapatriement, fort coûteux à tous les sens du terme ? Avait-il été irrité par les commentaires indulgents que Meriem (car tel est le nouveau prénom que s’est choisi Mme Pétronin après sa conversion à l’islam) avait faits sur les djihadistes, juste après sa libération ? Pour elle, ce sont des combattants comme les autres, qui poursuivent une guerre comme les autres. L’ex-otage ne nous a pas dit si c’était ou non une guerre juste.

En contemplant sur nos écrans de télévision ce pupitre présidentiel vide, ce chef de l’Etat silencieux, se tenant debout seul sur le tarmac, à l’écart des retrouvailles, on a ressenti de l’embarras, pour Emmanuel Macron, et pour nous-mêmes. La scène était si loin de l’évidence d’un général de Gaulle allant accueillir à la gare de l’Est les résistantes ayant survécu à l’enfer de Ravensbrück, ces femmes qui avaient accepté de risquer leur vie pour libérer la France de l’occupation nazie.

En raison de la charge symbolique de sa fonction, quand le Chef de l’Etat se déplace quelque part et que sa visite est annoncée puis télévisée, on a affaire à une sorte de cérémonie républicaine. Celle de ce vendredi 9 octobre à Villacoublay ne nous a pas laissé un beau souvenir, seulement un peu de dégoût. Emmanuel Macron n’en est pas, il est vrai, le seul responsable. Il s’est contenté de reprendre un rituel qu’avait inventé Jacques Chirac et qu’ont repris après lui Nicolas Sarkozy et François Hollande.

Le 5 mai 1988, le premier ministre de cohabitation Jacques Chirac, accompagné de son ministre de l’intérieur Charles Pasqua, allèrent à Villacoublay accueillir les otages Jean-Paul Kauffmann, Marcel Carton et Marcel Fontaine (un journaliste et deux fonctionnaires de l’ambassade de France à Beyrouth), qui venaient d’être tirés des griffes du Hezbollah par la diplomatie secrète de Pasqua. Secrètement, des concessions politiques avaient été faites et des dizaines de millions de francs avaient été discrètement versés (non sans qu’une petite rétro-commission eut été arrangée pour Jean-Charles Mariani, le négociateur spécial du ministre de l’intérieur). Cela pouvait surprendre car Charles Pasqua se présentait comme un ministre intraitable. Deux mois auparavant il s’était écrié : « Je vais terroriser les terroristes ! ». La réalité est qu’il a fini par négocier avec eux, dans l’espoir de faire un coup médiatique juteux, avant le deuxième tour de l’élection présidentielle du 8 mai 1988, où le candidat Chirac avait besoin de rattraper dans les urnes le candidat Mitterrand. Mais la manœuvre, cousue de fil blanc, ne fonctionna pas, et Mitterrand fut réélu, avec huit points d’avance, sur Chirac.

L’erreur de Chirac (qu’il reproduisit lorsqu’il devint président) fut de mettre des terroristes sur un piédestal aussi élevé que celui d’un chef d’Etat ou de gouvernement d’un grand pays démocratique. Les voilà qui semblaient presque négocier d’égal à égal avec un Etat membre permanent du Conseil de sécurité. Les terroristes avaient très vite compris le message : prenez des Français en otage, cela vous donnera d’abord de la notoriété et ensuite beaucoup d’argent.

Les Britanniques n’ont pas ce travers-là. Ils ont pour saine règle de ne jamais mettre la main dans l’engrenage du chantage. Ils ne paient pas de rançons, car ils savent que l’argent versé servira aux terroristes à acheter de nouvelles armes, pour prendre de nouveaux Britanniques en otages.

Pour libérer des Français, le gouvernement gardera toujours ses options ouvertes, entre opérations des forces spéciales et négociations discrètes. Mais renonçons une fois pour toutes au rituel contreproductif de l’accueil présidentiel des otages !

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