Moins d’un mois après sa nomination au poste de premier ministre du Liban, Moustapha Adib a démissionné le 26 septembre 2020, constatant son impuissance à constituer le gouvernement crédible de technocrates destiné à sortir le pays de son effondrement financier. Le tandem chiite, formé des partis alliés Hezbollah et Amal, prétendait nommer le ministre des finances, afin de protéger la caste politico-financière ayant gouverné depuis la fin de la guerre civile, et afin de maintenir les liens de la place financière de Beyrouth avec les autorités iraniennes.

On avait vu rapidement décliner l’autorité de l’ambassadeur Adib, lorsqu’un grand parrain de la communauté sunnite, Saad Hariri, ancien premier ministre du système failli, s’était mis à commenter à tout bout de champ les consultations politiques en cours, en lieu et place du premier ministre désigné. Depuis son indépendance en 1943, le Liban, démocratie confessionnelle, a une coutume constitutionnelle qui réserve le poste de chef du gouvernement à un sunnite, celui de président de la République à un maronite, celui de président du Parlement à un chiite. Parrainés par les Etats-Unis, la France et l’Arabie saoudite, les accords de Taëf d’octobre 1989 ont renforcé le rôle du premier ministre et inscrit dans le marbre que la moitié des 128 députés devaient être des chrétiens.

Dans une conférence de presse tenue le 27 septembre à l’Elysée, Emmanuel Macron a fustigé la « trahison collective » des élites politiques libanaises, incapables de donner à leur peuple un gouvernement capable de le sortir de son ornière. Après le monstrueux accident du 4 août 2020, qui a détruit le port de Beyrouth, défiguré la vieille ville, tué 200 personnes, blessé 6000 et déplacé 300000, le président français s’était porté au chevet du Liban, pays créé par la France il y a cent ans (cf notre récit dans Le Figaro du 1er septembre 2020). Se rendant à deux reprises au Pays du Cèdre, Macron avait proposé un marché simple aux élites libanaises : vous faites les réformes structurelles réclamées par les institutions financières internationales pour renflouer le Liban, et je plaiderai votre cause auprès de ces dernières. La France reste en effet un pays écouté au Fonds monétaire international.

 Ces réformes doivent mettre un terme au système clientéliste et corrompu qui régnait sur les appels d’offres et les nominations au Liban depuis plus d’un demi-siècle. Lors d’une manifestation géante le 17 octobre 2019 à Beyrouth, la population libanaise a clairement rejeté le système confessionnel et clientéliste ancien. Mais Macron a buté sur une difficulté quasi-insurmontable : négocier avec des élites politiques l’avènement d’un pouvoir technocratique, tout en leur demandant de disparaître.

Le président français a dénoncé nommément le Hezbollah : « ce parti ne peut en même temps être une armée en guerre contre Israël, une milice déchaînée contre les civils en Syrie et un parti respectable au Liban. C’est à lui de démontrer qu’il respecte les Libanais dans leur ensemble. Il a, ces derniers jours, clairement montré le contraire ».

Le Hezbollah, parti-milice islamiste chiite, fondé clandestinement en juin 1982 pour contrer, à la demande de Téhéran, l’invasion israélienne du Liban, n’est pas historiquement responsable de la dégénérescence du confessionnalisme libanais en un clientélisme corrompu. Mais parti soutenu par de nombreux riches commerçants, il a su depuis se fondre dans le moule.

Régionalement, le « parti de Dieu » fonctionne comme un bras armé des Pasdarans iraniens. Le Hezbollah est indifférent aux initiatives françaises car les Iraniens ne veulent négocier qu’avec l’Amérique. Ils jugent la France faible, velléitaire, soumise à Washington en dernier ressort. Ils attendent patiemment le résultat du scrutin présidentiel américain. Si Biden est élu, ils essaieront de lui proposer, comme en 2005, un « grand bargain », un marchandage général incluant le nucléaire, l’Irak, la Syrie, le Liban et le Yémen.

Le président français, qui est le seul leader occidental prêt à mouiller sa chemise pour le Liban, lui a donné un délai de six semaines pour se trouver un « gouvernement de mission ». Techniquement, c’est possible. Les sunnites énergiques et compétents, candidats potentiels au poste de premier ministre, existent. Comme le diplomate Nawaf Salam, ancien ambassadeur à l’Onu et aujourd’hui juge à la Cour Internationale de Justice, déjà pressenti au mois d’août. Comme l’ingénieur Fouad Makhzoumi, bâtisseur d’un grand groupe international dans l’industrie des pipelines, et élu indépendant de Beyrouth aux législatives de mai 2018. Ces hommes sont prêts à s’entourer d’experts, à se dévouer à la réforme de leur pays, à coopérer avec les institutions internationales.

Mais demeure une question essentielle : le Hezbollah et la vieille classe politique coalisée les laisseront-t-ils faire ?  

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