L’explosion gigantesque qui a, le mardi 4 août 2020, soufflé les installations du port de Beyrouth et fortement endommagé les vieux quartiers chrétiens, est une tragédie supplémentaire pour le Liban, déjà victime d’une grave crise politico-financière. Une fois n’est pas coutume, cette destruction n’est pas due à la guerre. La responsabilité en incombe à l’incurie de l’État. Malgré les avertissements répétés des autorités portuaires, il a négligé de disperser un très gros stock de nitrate d’ammonium (engrais très courant, mais pouvant, à haute température, se transformer subitement en explosif), qui lui était arrivé par hasard il y a six ans, comme chargement d’un cargo moldave ayant fait escale à Beyrouth pour une avarie de moteur, et qui n’avait pas été, pour des raisons de vétusté, autorisé à repartir.

C’est une tragédie, née de l’effondrement des institutions libanaises. Mais la France ne saurait faire la leçon au Liban. Elle a connu chez elle sa propre explosion meurtrière de nitrate d’ammonium (usine AZF de Toulouse, septembre 2001), et même, en avril 2019, l’incendie de sa cathédrale nationale.

La France s’est, en revanche, à raison précipitée pour venir en aide au Liban. C’est un État créé par elle en 1920, sur les ruines de l’Empire ottoman, à la demande de la communauté chrétienne, alors majoritaire. C’est une nation dont les élites ont toujours parlé français. C’est un pays pour lequel le général de Gaulle s’était brouillé avec Israël, lui imposant un embargo complet sur les armes après qu’un commando héliporté de Tsahal eut, en décembre 1968, fait sauter, sur l’aéroport de Beyrouth, 14 avions de ligne libanais. Marraine du Liban, la France lui est toujours restée proche. En novembre 2017, Emmanuel Macron avait obtenu la libération du premier ministre libanais Saad Hariri, que le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) retenait en otage à Riyad.

Au sein des pays arabes, c’est le Qatar qui a été le premier à faire parvenir son aide à Beyrouth. Le riche émirat gazier avait déjà reconstruit nombre de villages du Sud-Liban qui avaient été détruits à l’été 2006 par la guerre de 33 jours entre le Hezbollah et l’État d’Israël. Et le dernier accord politico-constitutionnel signé entre les factions libanaises – toujours en vigueur – l’a été à Doha, le 21 mai 2008.

Seul pays (avec Israël) à jouir au Moyen-Orient de la liberté de la presse, le Liban possède donc de nombreux amis, en Occident et dans le monde arabe. Ce territoire montagneux, grand comme deux départements français et peuplé de 7 millions d’habitants, bénéficie en outre de l’appui d’une diaspora très riche de dix millions de personnes, faite de familles ayant réussi dans les Amériques, en Europe, en Afrique, dans le Golfe.

Malgré toutes ces bonnes fées, le Liban ne parvient pas à rétablir un État fort et indépendant, comme il en existait un du temps de la présidence de Fouad Chehab (1958-1964), époque où l’on qualifiait le pays de «Suisse du Moyen-Orient». Depuis les accords du Caire de novembre 1969 (où sous pression nassérienne, le Liban a été forcé d’accepter chez lui des milices palestiniennes armées), l’indépendance du pays a progressivement sombré, sous les coups des puissances régionales. Il est devenu leur terrain d’affrontement par procuration durant les quinze ans de la guerre civile (1975-1990).

Le système confessionnel, qui apparaissait au départ comme un modèle de justice, d’équilibre, de tolérance, est petit à petit devenu un poison paralysant l’État libanais. Il n’a pu éviter les influences étrangères: présence militaire syrienne jusqu’en 2005, incursions israéliennes à répétition, militarisation de la communauté chiite par l’Iran (via le Hezbollah), argent saoudien irriguant la communauté sunnite, etc. Vaccinés, les Libanais ont réussi à ne pas se faire happer par la guerre civile syrienne, qui dure depuis neuf ans. Ils sont restés neutres. Mais le Liban n’a toujours pas recouvré sa pleine souveraineté, car il demeure le jouet potentiel de conflits extérieurs à lui. La milice chiite du Hezbollah reste aujourd’hui un instrument aux mains du guide de la révolution iranienne dans sa grande confrontation avec Israël. Pour assurer leur survie, les chrétiens libanais ont un moment songé à une alliance stratégique avec Israël, avant d’y renoncer en 1983.

La recherche par les Libanais d’une sécurité que leur fourniraient les puissances régionales (Israël, Égypte, Arabie saoudite, Iran, Turquie) est illusoire. Seules les grandes puissances mondiales, désintéressées sur ce cas d’espèce, peuvent dessiner une sécurité à long terme pour le Liban. Le Conseil de sécurité de l’ONU, qui les regroupe, pourrait très bien adopter une résolution qui fasse du Liban un pays officiellement neutre et fixe définitivement ses frontières. Mais il faudrait qu’il le fasse sous chapitre VII de la Charte (qui autorise, sous conditions, le recours à la force), de manière à pouvoir légitimement tenir tête à tous ceux qui s’aviseraient, comme les pasdarans iraniens qui ambitionnent de mener une guerre larvée par procuration, de porter atteinte à cette neutralité.

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