Le 30 juillet 2020, le Conseil de l’Union européenne (UE) a pris des mesures de sanctions – interdiction de voyager, gel des avoirs – contre des personnes et des organismes étatiques russes, chinois et nord-coréens, qui se sont livrés à des cyberattaques contre des entreprises ou instituts européens. En théorie, une telle décision est la bienvenue. C’est la première fois que l’UE reconnaît officiellement la réalité et la dangerosité des cyber-offensives en provenance des pays autoritaires. Ces attaques, pour ceux qui les déclenchent, ont l’avantage d’être difficilement traçables et de demeurer au-dessous du seuil de la guerre ouverte. Elles visent à pénétrer les infrastructures des pays adversaires (pour être en mesure de les paralyser le moment venu), à s’ingérer dans leurs processus électoraux démocratiques, à espionner leurs entreprises de haute technologie, afin de leur voler leurs secrets industriels.

En pratique, on peut se demander si ces sanctions européennes sont à la hauteur du problème et si elles ne visent pas seulement à donner bonne conscience au Haut Représentant pour la politique étrangère de l’UE. Pense-t-on sérieusement qu’elles puissent dissuader tel colonel du GRU (renseignement militaire russe), tel pirate informaticien de l’unité APT10 chinoise, de poursuivre leurs basses besognes ?

Les cyberattaques posent un problème politique urgent à l’UE. Elles participent de la guerre hybride de la Russie pour récupérer, aux portes de l’UE, son empire de jadis ; et de l’espionnage industriel de la Chine pour accroître son hégémonie commerciale. Elles appellent des ripostes ponctuelles, au même niveau, sans escalade. Quand les Chinois et les Russes réaliseront que des implants étrangers ont été clandestinement introduits dans les logiciels de leurs centrales nucléaires, ils se mettront à réfléchir. Il est vrai que de telles actions ne peuvent venir de Bruxelles. La riposte doit toujours rester rapide et secrète : cela exclut que l’on demande à 27 doigts différents d’appuyer en même temps sur le bouton cyber. En France, ce bouton est situé à l’Elysée, où siège le chef des armées. C’est une preuve supplémentaire que l’Union politique et de défense européenne est impossible – mais pas le partage d’informations et pas l’industrie européenne de défense, laquelle doit être encouragée, quoiqu’en pensent les « frugaux » Hollandais.

La décision bruxelloise du 30 juillet nous invite, au-delà des cyber-menaces, à réfléchir sur la politique des sanctions. Tous les actes de politique étrangère – il y aussi la diplomatie, l’alliance, la coopération, le cordon sanitaire, la guerre – ont pour but d’amener une puissance à changer son comportement. Dans l’histoire, les sanctions ont rarement prouvé qu’elles constituaient un instrument efficace. Aujourd’hui, manie des sénateurs qui veulent faire parler d’eux, elles se multiplient aux Etats-Unis.

Les sanctions économiques américaines contre l’Empire du Japon ont-elles marché ?  N’ont-elles pas conduit à la guerre, déclenchée par Tokyo en décembre 1941 ? Une diplomatie plus active en 1938, pendant le mandat du premier ministre proaméricain Konoe, n’aurait-elle pas dû être tentée ? Appuyés par Washington, les hommes politiques du Japon n’auraient-ils pas réussi à dompter ses généraux ? A moyen terme, cela aurait évité Hiroshima et, surtout, la chute de la Chine dans le communisme…

Sont-ce les sanctions internationales qui forcèrent les Boers sud-africains à renoncer à l’apartheid, ou plutôt la fin de la guerre froide et la conscience chez les Blancs qu’ils avaient, avec Mandela, affaire à un homme d’Etat exceptionnel ?

Ce ne sont pas des sanctions qui provoquèrent l’effondrement de l’URSS, mais seulement la tranquille contemplation par ses dirigeants de son échec et du succès de ses voisins capitalistes.

Les sanctions imposées à l’Irak en 1991, après la libération du Koweït, durèrent jusqu’à l’invasion anglo-saxonne du pays de mars 2003. Elles ne forcèrent pas Saddam Hussein à renoncer au pouvoir, mais elles affaiblirent terriblement la population. Elles restent l’exemple des sanctions contre-productives.

Qui souffrent des sanctions en Iran aujourd’hui ? C’est la population et non les Gardiens de la Révolution, les seuls à pouvoir se livrer aux trafics de contournement.

Il fut puéril de la part de l’UE de penser qu’elle allait faire changer, en 2014, la stratégie de la Russie par de simples sanctions. Les Européens se sont sanctionnés eux-mêmes pour servir des intérêts américains. Aujourd’hui, il faut, avec les Russes, une négociation de linkage, comme aurait dit Kissinger. En échange de la sécurité et de la non-ingérence numérique, les membres de l’UE refuseront toute nouvelle expansion de l’Otan.

Sanctionner un individu malfaisant a du sens, mais jamais une population entière. Vécues comme fondamentalement injustes, les punitions collectives n’incitent jamais les populations à raisonner leurs dirigeants.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s