Dès le 18 juin 1940, dans son appel aux Français à poursuivre la Résistance contre l’Allemagne nazie, Charles de Gaulle rappelle que la France n’est pas seule, et qu’elle a notamment « un vaste Empire derrière elle ».

Mais le général, ancien sous-secrétaire d’Etat à la Guerre du dernier gouvernement indépendant de la Troisième République, a beaucoup de mal à rallier l’Empire à la cause de la France libre. Après moult hésitations, Noguès, commandant en chef du théâtre d’opérations en Afrique du Nord depuis 1939, fait le choix de la soumission à Vichy, refusant le poste de numéro 1 du Comité national français que lui propose de Gaulle. Gouverneur de l’Afrique Occidentale Française (AOF) et de l’Afrique Equatoriale Française (AEF), Boisson est aussi, pour le malheur de la France libre, un vichyste zélé, qui repoussera à coups de canon, le 25 septembre 1940, une expédition navale gaulliste devant Dakar et qui appliquera plus tard en AOF le statut des Juifs d’octobre 1940, la loi de persécution voulue par Pétain.

Cependant, grâce au ralliement précoce du gouverneur du Tchad Félix Eboué, puis aux raids audacieux d’officiers supérieurs gaullistes imaginatifs (Leclerc, Larminat, etc.), c’est toute l’AEF qui tombe, entre août et novembre 1940, dans l’escarcelle de la France libre. Après être passé par le Cameroun et le Tchad, le général de Gaulle arrive le 24 octobre 1940 à Brazzaville, siège du gouvernement général de l’AEF. La petite ville fondée par Savorgnan de Brazza le long du grand fleuve Zaïre, devient la capitale de l’Afrique française libre et de toute la France libre. Charles de Gaulle peut y exercer ses fonctions régaliennes. C’est à Brazzaville qu’il signe les ordonnances organisant la France libre. Il y crée le Conseil de défense de l’Empire, embryon du premier gouvernement de la France libre, avec pour but « la conduite de la guerre en vue de la libération de la patrie », que la Grande-Bretagne reconnaîtra en janvier 1941. Le 16 novembre 1940, il y institue l’ordre des Compagnons de la libération, dont la croix va devenir la décoration française la plus prestigieuse. Noir originaire de Cayenne, ancien élève de l’Ecole coloniale, Félix Eboué devient gouverneur général de l’AEF. Il y organise une armée de 40000 hommes.

Brazzaville restera la capitale de la France libre jusqu’en 1943, date à laquelle elle sera remplacée par Alger.

De Gaulle reviendra souvent au Congo. Il préside notamment le 14 juillet 1941, à Brazzaville, aux manifestations officielles de la fête nationale. Il y retourne les 26-27-28 août 1941, afin de fêter le premier anniversaire des « Trois Glorieuses », qui ont vu successivement le Tchad, le Cameroun et le Congo se rallier à la France libre.

Quand de Gaulle revient au Congo au début de 1944, il est clair que les Allemands sont en train de perdre la guerre sur le front russe. La guerre va être gagnée, la France doit songer à l’avenir. Du 30 janvier au 8 février 1944, le général préside la fameuse Conférence de Brazzaville, réunissant tous les gouverneurs des colonies françaises. Le chef de la France libre y amorce le processus de leur émancipation, qu’il imagine très progressif. « En Afrique française, comme dans tous les autres territoires où des hommes vivent sous notre drapeau, il n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient pas moralement et matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever peu à peu jusqu’au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires. C’est le devoir de la France de faire en sorte qu’il en soit ainsi. Tel est le but vers lequel nous avons à nous diriger. Nous ne nous dissimulons pas la longueur des étapes », dit de Gaulle dans son discours, qui est radiodiffusé. A l’issue de la Conférence, le code de l’Indigénat est aboli. Hélas, les bonnes intentions de la Conférence de Brazzaville n’empêcheront pas de sérieux dérapages répressifs ultérieurs, comme le massacre de tirailleurs sénégalais du Camp de Thiaroye le 1er décembre 1944 à Dakar, les massacres de Sétif en Algérie du 8 mai 1945, ou la sanglante répression à Madagascar de 1947-1948 (qui n’est pas de la responsabilité de Charles de Gaulle, retiré des affaires en janvier 1946).

Après une longue traversée du désert, le général revient aux affaires en juin 1958, comme dernier Président du Conseil de la Quatrième République, avec mandat d’en dessiner une Cinquième. Le 20 août, il entame un périple africain de 20.000 kms qui l’amène en une dizaine de jours de Fort-Lamy à Alger, en passant par Tananarive, Brazzaville, Abidjan, Conakry et Dakar. Revêtu de son uniforme été, beige clair, de général de brigade, Charles de Gaulle revient le 24 août sur les rives du Zaïre, pour y poursuivre son œuvre de décolonisation. « Il est naturel et légitime que les peuples africains accèdent à ce degré politique où ils auront la responsabilité entière de leurs affaires intérieures, où il leur appartiendra d’en décider eux-mêmes », lance à Brazzaville le nouveau chef du gouvernement de la France, s’exprimant sous un immense dais pour le protéger du soleil. A cette époque, de Gaulle croit encore à la possibilité de garder un certain contrôle sur les colonies par le biais de la « Communauté ». Il leur propose de choisir, par référendum, entre l’indépendance immédiate et cette « Communauté », où Paris conserve la défense, la politique étrangère et la politique économique et financière. Seule la Guinée de Sékou Touré optera pour l’indépendance immédiate. Mais en 1960, en pleine crise algérienne, toutes les colonies africaines françaises accéderont à la pleine indépendance et à l’Onu, sans que la France ne s’y oppose.

C’est à Brazzaville que de Gaulle concevra et exprimera sa politique d’émancipation africaine. Il pensait qu’elle était « dans l’ordre des choses », mais il souhaitait qu’elle se fasse par paliers, ce qui ne fut pas le cas.

Pour accueillir dignement le chef de la France libre, le gouverneur général Eboué ordonna en mai 1941 la construction d’une vaste case, le long du fleuve. Le projet est confié à un jeune architecte, diplômé en 1939, fraîchement débarqué de Londres, démobilisé et affecté depuis mars 1941 au service des Travaux Publics, Roger Lelièvre, alias Erell. La case de Gaulle jouxte le quartier indigène de Bacongo et jouit d’une vue imprenable sur le fleuve (si large à cet endroit qu’on l’appelle le Stanley Pool). Erell conçoit ce palais africain, remarquablement aéré, en songeant au palais de Chaillot sur la Seine. Les pilastres de l’élégante façade sont en grès mauve de Kitambo, une carrière au sud de Brazzaville. En septembre 1942, le bâtiment est tout juste terminé pour une visite du général. Cette magnifique maison, dotée d’une vaste pelouse, lui fut donnée comme un cadeau privé par l’AEF. Le Président de Gaulle la rétrocèdera en 1960 à l’Etat, afin qu’elle serve de Résidence aux ambassadeurs de France.

J’ai eu, dans ma vie, la chance de résider à la Case de Gaulle. C’était en juin 1997. Le Figaro m’avait envoyé couvrir la terrible guerre civile qui venait d’éclater à Brazzaville. Elle opposait les milices Zoulous du président Pascal Lissouba aux rebelles Cobra de Denis Sassou Nguesso. Une lutte implacable pour le pouvoir, sur fond de différences ethniques. Un échec flagrant de la démocratisation en Afrique, encouragée par le président Mitterrand à la Conférence de la Baule (1990). Les adversaires, se reconnaissant les uns les autres aux dialectes qu’ils parlaient ou ne parlaient pas, se massacraient à chaque coin de rue. Le tout neuf centre culturel français, inauguré par Jacques Chirac en personne en juillet 1996, avait été entièrement pillé. L’odeur dans les ruelles était insupportable, à cause de la putréfaction des cadavres. L’armée française avait été envoyée sur place pour exfiltrer les Européens. Après avoir séjourné quelques jours sous la tente avec les légionnaires du 2ème REP, j’avais cherché un logement en ville, où plus aucun hôtel ne fonctionnait. Ayant repéré la case de Gaulle, je demandai à l’ambassadeur, qui résidait exceptionnellement à la Chancellerie derrière des sacs de sable, l’autorisation de loger chez lui. Excellent connaisseur de l’Afrique et diplomate extrêmement courageux, Raymond Césaire me permit bien volontiers de loger à la Case de Gaulle. De là, je pouvais rayonner pour interroger les Zoulous, les Cobras et les Ninjas (milices du fleuve, à l’époque encore neutres). Un jour, je tombai sur un pharmacien français, qui me raconta avoir fait la route Brazzaville-Paris en 2CV en 1950 avec sa jeune épouse, sans qu’il ne leur arrive le moindre ennui. C’était l’époque où, en Afrique, régnait la paix française…

Quand vint pour moi le moment de terminer mon reportage, je me mis à chercher un moyen d’exfiltration. J’optai pour la pirogue et j’invitai le lieutenant Ninja qui tenait la rive à prendre un café à la case de Gaulle. C’était un ancien de Saint-Cyr, école où j’avais fait mes EOR. Faisant jouer la solidarité entre lieutenants, je lui fis promettre d’empêcher ses hommes de tirer sur ma pirogue lorsqu’elle quitterait la rive pour tenter de rejoindre Kinshasa, de l’autre côté du Pool. Dans un unanimisme gaullien, je passai un appel sur mon téléphone satellite à mes confrères de Libération et du Monde, qui logeaient à la chancellerie, pour leur offrir une place dans mon embarcation de fortune. Ils acceptèrent avec enthousiasme et nous quittâmes Brazzaville en pagayant et en écopant, les yeux rivés sur la magnifique Case de Gaulle, illuminée par le soleil d’Afrique.

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