Nos armées sont à l’honneur, ce 14 juillet 2020, en défilant au centre de la capitale. Elles sont les seules forces européennes à se battre. Plus de 5000 militaires français sont engagés dans l’opération Barkhane, qui cherche, depuis 2014, à éradiquer les groupes armés djihadistes du Sahel. Ils déstabilisent trois anciennes colonies de la France, le Mali, le Niger, le Burkina Faso. Ces trois Etats représentent une superficie supérieure à six fois le territoire français. En raison d’une démographie galopante, ils comptent aujourd’hui plus de soixante millions d’habitants.
 
La guerre française au Sahel a commencé en janvier 2013 par une intervention des forces spéciales pour sauver Bamako, que menaçait une colonne de véhicules 4×4 djihadistes descendant le long du fleuve Niger. Cette action était nécessaire, ne serait-ce que pour protéger les Français du Mali. Historiquement, elle apparaît aussi comme une exigence morale : en renversant le régime de Kadhafi en 2011, la France a provoqué une déstabilisation de toute la région. Mais la durée de la guerre française au Mali dépasse désormais celle de la seconde guerre mondiale ! Si, sur le terrain, les Français sont capables d’obtenir des victoires tactiques contre tel ou tel groupe islamiste, ils reculent stratégiquement : la paix civile ne cesse de régresser au Sahel. Avec des moyens gigantesques, les Américains ne sont pas parvenus, en 18 ans, à stabiliser l’Afghanistan. La France réussira-t-elle là où les Etats-Unis ont échoué ? A-t-elle envie de se retrouver dans leur situation ? Il n’est pas question de déclencher un départ précipité des forces françaises du Sahel, mais il est grand temps de répondre à une question de long terme : nos armées, pour faire quoi ?
 
Comme nous n’avons plus les moyens, ni politiques, ni diplomatiques, ni moraux, ni militaires, ni financiers, d’assurer la « mission civilisatrice de la colonisation » chère à Jules Ferry, nos armées n’ont pas vocation à stabiliser, pour de longues périodes, des régions entières d’Afrique. Elles peuvent, dans la légalité internationale, dénouer une impasse politique délétère, comme elles l’ont fait en Côte d’Ivoire en avril 2011. Elles peuvent aussi intervenir pour exfiltrer des ressortissants européens mis en danger par un conflit ethnique, comme ce fut le cas au Congo en juin 1997. Mais elles ne doivent surtout pas se laisser entraîner dans l’administration au long cours de territoires faillis. Et encore moins soutenir à bouts de bras des régimes pourris.
En 1960, la France a librement décidé de décoloniser ses territoires africains. Ce n’est pas pour y revenir, par la fenêtre, soixante ans plus tard. L’époque de Fort Saganne est révolue.
 
Aujourd’hui, les armées françaises doivent se concentrer sur deux grandes missions : préserver l’indépendance de la France et protéger dans le monde ses intérêts. C’est la feuille de route qu’il faut donner à nos cinq grands commandements : l’armée de terre, la marine, l’armée de l’air, la cyberdéfense, la défense spatiale.
Pourquoi le président de Gaulle a-t-il, de 1959 à 1969, consacré tant d’efforts à l’édification d’une force crédible de dissuasion nucléaire ? Pour lui, elle avait un double objectif : prévenir tout chantage qu’exercerait contre la France une puissance nucléaire possiblement hostile (l’Union soviétique par exemple) ; éviter tout chantage américain à la protection. Cette nécessité d’indépendance est aussi impérieuse aujourd’hui qu’elle l’était du temps du général.
 
L’incident qui a, le 10 juin 2020, au large de Misrata, opposé la marine turque à un bâtiment français (cf notre chronique du mardi 16 juin L’inquiétante percée turque en Libye), plaide à l’évidence pour le renforcement de la marine française en Méditerranée. En octobre 2019, à la demande de Nicosie, des frégates avaient été déployées dans les eaux chypriotes (où Total a obtenu des permis de forage), afin de dissuader les Turcs de prospecter dans un Espace économique exclusif qui ne leur appartient pas. De manière générale, la France doit se préparer à mieux défendre sa Zone économique exclusive qui est, avec ses onze millions de km2, la deuxième au monde.
 
Depuis une dizaine d’années, sont apparus deux autres espaces à défendre : le numérique et l’extra-atmosphérique. Tous les jours, les sociétés françaises de haute technologie subissent des cyberattaques étrangères, et des implants hostiles sont glissées dans les infrastructures du pays. Quant à nos satellites, qui assurent la grande majorité de nos communications, nous ne pouvons pas leur faire courir le moindre risque de paralysie. Face à la multiplication des attaques modernes non revendiquées en provenance des régimes autoritaires, qui restent en-dessous du seuil des hostilités ouvertes, la France doit se montrer plus volontariste, en n’oubliant jamais que la meilleure dissuasion restera toujours la capacité de riposte au même niveau.

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