Le 5 juillet 2020, lendemain du jour où les Américains fêtaient le 224ème anniversaire de leur déclaration d’indépendance, une petite foule excitée déboulonnait, à Baltimore, la statue de Christophe Colomb. Que reprochaient ces activistes au navigateur génois ? Son courage ? Son audace ? Sa vision ? Son goût de l’étude ? Son esprit d’entreprise ? Sans doute pas : il est probable que ces jeunes vandales n’aient pas fait l’effort préalable de lire une biographie complète de l’Amiral de la mer océanique du Royaume de Castille.

Poursuivront-ils leur action en se rendant en procession à Bogota pour exiger des Colombiens qu’ils débaptisent leur pays ? Non, car il y a une capitale plus proche, la leur, où ces petits soldats du politiquement correct pourront, à moindres risques, assouvir leur soif de déconstruction historique. Pourquoi, pendant qu’il y sont, n’exigent-ils pas de débaptiser Washington ? Le général, fondateur de leur république, ne posséda-t-il pas, tout au long de sa vie, plus d’une centaine d’esclaves, attachés à sa plantation de Mount Vernon? Est-il décent de conserver un esclavagiste, fût-il repenti sur le tard, comme parrain éponyme de la capitale d’un grand pays moderne ?

Purificateurs violents, semblables aux marteleurs de notre Révolution de 1789, les déboulonneurs américains reprochent à Christophe Colomb de symboliser le début de la colonisation par les Européens d’un nouveau continent et l’accaparement de terres qui ne leur appartenaient pas. C’est tout-à-fait exact. Mais ils oublient que toute l’histoire humaine est faite de conquêtes militaires ! Nos écervelés des campus américains croient-ils, qu’avant l’arrivée des Européens, les tribus indiennes ne se faisaient pas la guerre pour se voler des territoires de chasse ? Pensent-ils que la conquête arabe de l’Afrique du nord s’est faite à l’amiable ? Que les invasions mongoles en Asie se sont déroulées pacifiquement ? Savent-ils que les rois noirs du Bénin, qui vendaient leurs prisonniers de guerre aux négriers, ont protesté contre l’interdiction de la traite décrétée par la Couronne britannique en 1807 ? Mais leur inculture n’est pas leur principal défaut. Ils commettent un crime contre l’esprit : juger moralement une société ancienne avec les yeux d’aujourd’hui.

La déconstruction historique et la repentance sont des pièges. Elles autorisent toutes les manipulations. Elles accroissent les divisions au sein des sociétés occidentales. Elles aboutissent à du racisme inversé. Elles provoquent le contraire du résultat recherché.

Emmanuel Macron a, un jour, qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité ». Je trouve la formule un peu lapidaire. J’ai pleuré dans ma jeunesse à la vue des images de Vercingétorix enchaîné. J’ai appris la férocité des légions romaines. J’ai adoré prendre ma revanche à la lecture des albums d’Astérix. Mais, aujourd’hui, à bien y réfléchir, je suis heureux que ce soit César qui ait gagné. Gaulois, je connais ma chance d’avoir été colonisé par les Romains, et d’avoir eu accès à leur langue, à leurs routes, à leurs aqueducs, à leurs lois, à leur paix.

Alors que l’Algérie vient de fêter le 58ème anniversaire de son indépendance, son nouveau président, homme pondéré et compétent, a formé le voeu, dans une interview à France 24, que la France s’excuse pour son passé colonial. Pourquoi pas, si c’est le prix à payer pour un avenir bilatéral constructif ? Les « enfumades » des tribus algériennes en 1844, la répression du 8 mai 1945 à Sétif, les interrogatoires de 1957 à la villa Sésini, ne sont assurément pas à la gloire de l’armée française. Mais lorsqu’on se lance dans l’exercice des excuses, il faut évidemment qu’elles soient réciproques. L’Algérie du FLN est-elle prête à s’excuser pour l’assassinat des instituteurs Guy et Janine Monnerot, à la Toussaint 1954 ? Pour le massacre d’Oran du 5 juillet 1962 ? Pour ces harkis, qu’elle a torturés puis assassinés par dizaines de milliers en 1962-1963, au mépris des engagements pris aux accords d’Evian ?

Dans les relations entre peuples, le mieux est souvent de laisser l’histoire aux historiens. L’important est qu’elle soit écrite par des chercheurs sérieux et libres. L’engrenage qui a mené à l’horreur de Sétif (tir de la police française sur des nationalistes algériens pacifiques, massacre de civils européens innocents, répression militaire française hors de toute mesure) doit être analysé avec sang-froid, en commun, par les historiens français et algériens. Il doit ensuite être enseigné aux étudiants des deux pays, car ce fut l’élément déclencheur du violent divorce franco-algérien de 1954-1962. L’histoire pour comprendre. Pas pour se déprendre.

Fille dégénérée de la morale puritaine, la repentance devient haïssable lorsqu’elle mine la cohésion des sociétés démocratiques et freine le rapprochement des nations.

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