Dans la haute vallée himalayenne du Ladakh, vingt soldats indiens ont trouvé la mort, le 15 juin 2020, dans un incident frontalier avec l’armée chinoise. Cette région de glaciers est disputée entre l’Inde et la Chine, depuis que celle-ci a agressé et humilié celle-là, dans une courte guerre en 1962. A cette époque Mao jalousait la prééminence de Nehru dans le mouvement des non-alignés et reprochait à l’Inde d’avoir donné refuge au Dalaï-Lama en 1959. Le dictateur communiste belliciste avait voulu donner une leçon au leader démocrate pacifiste.

L’accès de fièvre du lundi 15 juin entre les deux grandes puissances nucléaires asiatiques, le plus grave depuis 1975, a bien sûr fait, le lendemain, l’ouverture des journaux télévisés et la manchette des quotidiens à Delhi, où règne la liberté de la presse. En revanche, le grand journal de la télévision nationale chinoise de mardi soir n’a pas soufflé mot de l’incident. Les autorités communistes de Pékin se sont refusées à communiquer le nombre des victimes chinoises, « afin d’éviter les comparaisons et empêcher une escalade du sentiment de confrontation ».

Cette louable retenue du gouvernement chinois a deux raisons. Il veut permettre un apaisement diplomatique entre les deux capitales et, surtout, il connaît la force du sentiment nationaliste de sa population et n’a aucune envie d’être débordé.

En septembre 2012, des milliers de jeunes manifestants nationalistes, arborant des portraits de Mao, avaient manifesté devant les ambassade et consulats du Japon, à l’occasion de l’anniversaire de l’incident de Moukden du 18 septembre 1931 (provocation de l’armée impériale nippone en Mandchourie du Sud, destinée à justifier l’agression militaire postérieure du Japon contre la Chine, incident notamment relaté dans le Lotus Bleu de Tintin). Réclamant la restitution à la Chine des îles Senkaku (mer de Chine orientale, perdues après la guerre sino-japonaise de 1894-1895), les jeunes militants étaient favorables à une récupération par la guerre navale de ces îlots inhabités que l’armée américaine d’occupation du Japon n’avait pas jugé utile de rendre aux Chinois en 1945, et que Chou-en Laï n’avait pas réclamés à Tanaka lors du sommet historique de réconciliation sino-japonais de septembre 1972 à Pékin.

La Chine actuelle est confrontée à un problème qu’ont connu beaucoup de dictatures. Le conditionnement des élèves des écoles par une histoire biaisée, l’absence de liberté d’expression pour les étudiants qui deviennent adultes, le lessivage de cerveau des citoyens au travail par la propagande médiatique, l’absence de scrutins électoraux sincères, transparents et récurrents, tout cela finit parfois par trop bien marcher et créer une jeunesse chauffée à blanc, prompte à créer, au sein des structures gouvernementales, un mécanisme de surenchère.

En Chine, les jeunes étudiants, dans leur majorité, ne savent plus que leurs aînés, à la génération précédente, manifestèrent pacifiquement pour obtenir les libertés civiles, mais qu’ils finirent par être massacrés par les blindés de l’Armée populaire de libération (APL), le 3 juin 1989, sur la place Tiananmen de Pékin. La jeunesse chinoise est redevenue très nationaliste. Elle vomit les étudiants de Hong-Kong, qu’elle prend au mieux pour des enfants gâtés, au pire pour des traîtres à la patrie. Elle est fière des progrès gigantesques qu’a connus l’économie chinoise depuis trente ans et elle aspire à ce que les autres nations reconnaissent la Chine pour la première puissance incontestable de la planète.

Elle honnit le 19ème siècle, qui a vu les puissances étrangères imposer des traités inégaux à la Chine impériale. C’est à raison qu’elle est moralement scandalisée par les deux guerres de l’opium et par le sac du Palais d’été (1860) par les soldats britanniques et français. Mais c’est à tort qu’elle entretient une sorte de désir de vengeance perpétuel. Ce n’est pas sur le ressentiment qu’on peut fonder une bonne politique étrangère. Les puissances coloniales occidentales ont d’ailleurs maintes fois battu leur coulpe. Il n’y a pas une université en Occident qui ne soit pas très sévère à l’égard des guerres de l’opium ou des Boxers.

Le manque de débat au sein du PCC (où, au sommet, le contrôle collégial de sept hommes a été remplacé par l’autocratie d’un seul), la renonciation des universités chinoises à nourrir l’esprit critique (comme celle de Fudan à Shangaï qui a, en décembre 2019, effacé de sa Charte la « liberté de pensée », pour y introduire la « pensée Xi Jinping »), sont des phénomènes parallèles. Ils favorisent une course dangereuse au nationalisme, dont la prochaine cible pourrait très bien devenir la récupération de Taïwan par la force. Laquelle ferait entrer dans la danse la marine des Etats-Unis d’Amérique, puissance infiniment plus guerrière que l’Inde de Nehru et même de Modi…

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