SYMPATHIE POUR LE DIABLE 120X160 DEF HD
Crédit photo : Pierre Aim – Sympathie pour le Diable

C’était à la fin du mois d’août 1992. Je revenais à Sarajevo pour la première fois depuis le mois de mai. On m’avait dit que le Bosna (situé dans la banlieue serbe d’Ilidza) avait été remplacé par le Holiday Inn (situé en centre-ville) comme quartier général des correspondants de la presse internationale. En ce début d’après-midi moite, je pénétrai dans le hall immense et désert de cet hôtel moderne, à la façade déjà trouée d’éclats d’obus. Appuyé sur le comptoir de la réception à la recherche d’âme qui vive, j’entendis soudain derrière mon dos une grosse voix : « Toi, je parie que tu es Renaud Girard ! ». Je me retournai et tombai sur une longue silhouette élégante, tout de noir vêtue, aux chaussures impeccablement cirés, le visage rigolard, le cigare aux lèvres, le ton familier alors que je ne l’avais jamais croisée de ma vie : « J’ai bien aimé ton papier sur le massacre sur la route ! Tu veux que je t’emmène faire un tour en ville ? »

En mai 1992, Jean Hatzfeld (de Libération), Hélène Despic-Popovic (de l’AFP) et moi-même avions fait équipe pour rentrer de Sarajevo à Belgrade, après un séjour mouvementée dans la capitale bosniaque, assiégée depuis avril. Le voyage avait été long et dantesque. Peu avant le village de Nova Kasaba, en Bosnie orientale, nous étions tombés sur une trentaine de cadavres, allongés sur la route, qui empêchaient pratiquement de passer la grosse berline de Jean, à plaques d’immatriculation hongroises. Au village, ne restait plus qu’une très vieille femme, affamée. Nous lui avions donné du chocolat et Hélène l’avait interrogée : les morts étaient des ouvriers musulmans qui revenaient de leur travail ; pour venger quelque incident très lointain, des miliciens bosno-serbes avaient stoppé leur autocar, les avaient fait descendre, avant de les abattre à la Kalachnikov. J’avais pris une photo, puis caché la pellicule dans mon slip. Quatre jours plus tard, le cliché, première preuve tangible des crimes de guerre en Bosnie, paraissait à la Une de Libération et du Figaro ; l’AFP le diffusait dans le monde entier.

L’invitation imprévue à faire un tour de cet inconnu, ce Paul Marchand, tombait à point pour moi. J’étais paralysé de peur depuis que j’avais appris, à la fin du mois de juin, alors que j’étais en Transnistrie pour couvrir une guerre civile post-soviétique, que mon ami Jean avait été très grièvement blessé sur la route de l’aéroport de Sarajevo. A peine parti dans la voiture de Paul, sur laquelle il avait écrit « Don’t shoot ! You waste your bullets, I am immortal. », ma peur s’envola. La ville, ce jour-là visitée par une délégation européenne, était silencieuse. Paul m’expliqua que la délégation de Lord Owen n’avait aucune chance de faire adopter son plan de paix par les belligérants. Il me conduisit sur un point haut pour me montrer, sur 360 degrés, la nouvelle ligne de front, faite de crêtes montagneuses, de lisières de forêts, d’avenues de HLM. Puis il m’emmena dans un cimetière, où nous fumâmes une cigarette en silence. Je fus impressionné par la prolifération des tombes fraîches. Dans le tour qu’il me fit faire, Marchand avait subtilement mélangé le politique, le militaire et le civil, en joignant toujours à la parole l’image d’une scène réelle. Je vis donc, le premier jour de notre rencontre, qu’il avait un don pour le journalisme.

Paul, qui ne faisait que de la radio, aurait pu se contenter du ouï dire et des dépêches d’agence pour écrire ses papiers. Or il mettait un point d’honneur à aller vérifier sur place, en dépit de tous les dangers, la réalité des cadavres déchiquetés par l’artillerie bosno-serbe qui encerclait Sarajevo. Face au feu, il prenait tous les risques. Il allait toujours au contact, comme ses amis photographes de guerre Luc Delahaye et Laurent Van der Stockt. Pour rejoindre une douche chaude chez des Casques bleus, il nous arrivait de rouler à cent trente sur une route de campagne, où nous nous faisions tirer dessus. De six ans plus vieux que lui, je l’avais averti : « Tu pousses ta chance trop loin, Paul ! ». « T’inquiète pas, Renaud, j’ai une petite lumière rouge qui s’allume dans ma tête dès que ça devient mortel ! »

Son mépris du danger, allié à une parole désinhibée et à une faiblesse intérieure secrète, attirait les filles comme un aimant. Fantasque, courageux, drôle, généreux, flambeur et grande gueule, Paul Marchand devint vite une figure du Sarajevo assiégé. C’est l’être le plus romantique et le plus romanesque que j’ai jamais connu. « Sympathie pour le diable » le fait revivre avec une force incroyable. Pour son rythme, pour sa beauté, pour le jeu de ses acteurs, ce film va rester une référence sur le métier de correspondant de guerre.

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