Lorsque Henry Kissinger pilotait la politique extérieure américaine dans la première moitié de la décennie 1970-1979, il avait inventé le concept de « triangle stratégique ». Il fallait que l’Amérique s’arrange toujours à être plus proche à la fois de la Russie et de la Chine, que ces deux nations orientales pouvaient l’être entre elles. Au cours de l’année 1972, il parvint à ce que le président Richard Nixon se déplace en février à Pékin – pour y établir des relations diplomatiques -, et en mai à Moscou – pour y signer le premier traité de limitation des armes nucléaires stratégiques.

L’Amérique de Donald Trump suit un chemin opposé. Il ne se passe pas une semaine sans qu’on se demande comment Washington va parvenir à détériorer encore sa relation avec Moscou et avec Pékin. Le lundi 27 août 2018, de nouvelles sanctions américaines sont entrées en vigueur contre la Russie. Ces mesures, s’appuyant sur une législation de bannissement des armes chimiques, consistent à interdire l’exportation vers la Russie de produits américains jugés sensibles pour la sécurité nationale. L’idée est de punir le régime de Moscou d’avoir utilisé, en mars 2018, un agent neurotoxique à Salisbury (Angleterre) contre le transfuge Skripal, agent du GRU (service de renseignement militaire russe) passé naguère au service de Sa Majesté britannique. Le porte-parole du Kremlin a rejeté vigoureusement toute implication de l’Etat russe dans cet empoisonnement. Estimant « illégales » de telles sanctions, il a accusé les Etats-Unis de « sciemment choisir le chemin de la confrontation » avec la Russie. Devant le président finlandais qu’il recevait à Sotchi, Vladimir Poutine a jugé ces sanctions « très contre-productives et dénuées de sens », appelant à une « prise de conscience » de l’establishment américain.

En même temps, Washington poursuit son bras de fer commercial avec la Chine. Jeudi 23 août 2018, les Etats-Unis ont imposé des droits de douane de 25% sur 50 milliards de dollars d’importations en provenance de Chine. Le président Trump estime que les Chinois traînent les pieds pour mettre fin à leur pillage de la technologie américaine, et pour réduire leur gigantesque excédent commercial (500 milliards d’exportations de la Chine vers les Etats-Unis, contre 125 milliards de dollars dans l’autre sens). Les autorités de Pékin ont qualifié d’illégales ces mesures tarifaires et ont déposé une plainte auprès de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). Comme le président Xi Jinping ne peut se permettre de perdre la face, la Chine va prendre des mesures de représailles, et personne ne voit de fin prochaine à cette spirale. Elle peut même prendre à tout moment une vilaine tournure stratégique, par instrumentalisation du dossier nord-coréen. Déjà, Washington accuse Pékin de laxisme dans l’application des sanctions de l’Onu contre la Corée du Nord nucléarisé.

Sur le fond, les Américains n’ont pas entièrement tort lorsqu’ils accusent la Russie de vouloir retrouver par tous les moyens une « sphère d’influence » – prévue dans aucun traité – sur l’ensemble du territoire de l’ex Union soviétique, ou lorsqu’ils reprochent à la Chine de ne pas respecter l’esprit des accords de l’OMC. Mais ils le font avec une telle maladresse qu’ils risquent d’aboutir à un résultat opposé. Sans le vouloir, par sa pratique d’une diplomatie punitive, l’Amérique ne cesse de consolider contre elle un axe russo-chinois.

Dans la première quinzaine du mois de septembre, la Russie va procéder, en Sibérie, aux plus importantes manœuvres militaires qu’on ait connues depuis 1981. Invitée, la Chine a décidé d’y envoyer un détachement de 900 blindés de toutes sortes et de 3500 hommes. Les deux puissances sont en train de redevenir alliées, comme elles l’étaient dans la décennie 1950-1959. Elles ne supportent pas la prétention des Américains à imposer leur droit sur l’ensemble du globe, tout en malmenant de manière unilatérale la Charte des Nations unies. Elles songent à remettre en cause la suprématie du dollar comme monnaie mondiale de réserve et d’échange. Elles soutiennent l’Iran, sévèrement boycotté par Washington.

Il y a trente ans, les stratèges américains considéraient qu’il fallait se montrer ouverts face à la Chine. Inquiets face à l’expansionnisme maritime chinois et face à la montée en puissance de l’ « Armée populaire de libération », ils prônent aujourd’hui une stratégie de « containment ». Les Russes ne les aideront certainement pas.

Dans sa guerre commerciale avec la Chine, Trump a été maladroit deux fois : il a renié le traité transpacifique qui formait un bloc asiatique efficace face à elle ; il n’a pas su s’allier avec l’Union européenne.

La rivalité sino-américaine est la grande affaire stratégique du XXIème siècle. Mais l’Amérique n’a toujours pas compris qu’elle n’a aucun intérêt aujourd’hui à pousser les Russes dans les bras des Chinois

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