Au Conseil de sécurité des Nations Unies, le samedi 8 octobre 2016, la Russie a opposé son veto à un projet de résolution d’origine française, qui demandait l’arrêt immédiat des bombardements à Alep. Depuis près de trois semaines, appuyée par les chasseurs-bombardiers russes, l’armée syrienne est engagée dans une lourde opération de reconquête des quartiers rebelles, sans considération pour la population civile qui y demeure encore. Un texte concurrent d’origine russe – qui appelait à la reprise du dialogue entre les différentes parties au conflit sans rien dire sur les bombardements – a été rejeté par la majorité des membres du Conseil, mais a reçu un vote favorable de la Chine. Cela montre à quel point le Conseil de sécurité est divisé sur l’attitude à avoir à l’égard des régimes autoritaires du Moyen-Orient tentant de venir à bout de leurs rébellions armées. L’instance suprême de l’Onu est bloquée depuis l’intervention militaire des puissances occidentales en Libye (printemps et été 2011). La Russie et la Chine leur reprochent d’avoir outrepassé le mandat de « protéger les populations civiles » que leur avait accordé en mars 2011 le Conseil, en renversant ensuite par la force le régime de Kadhafi.

Le blocage du Conseil de sécurité sur les problèmes du Moyen-Orient est un phénomène récurrent. La France ne devrait pas s’y arrêter. Au contraire, elle devrait y voir l’occasion d’y déployer une diplomatie inventive, audacieuse. Notre pays a de grands atouts dans cette région. Il la connaît bien et depuis très longtemps. Il y est respecté. Il est considéré comme un pays neutre, compétent, et surtout sans ambitions prédatrices. L’époque de la France montant une expédition militaire pour reprendre à Nasser le canal de Suez (novembre 1956) est considérée comme définitivement révolue, dans la tête des dirigeants français, ainsi que dans celle des élites intellectuelles du monde arabo-musulman. La France est la puissance qui s’est le plus énergiquement opposée à l’invasion militaire anglo-saxonne de l’Irak, prévenant qu’elle finirait en catastrophe. Les faits ayant rapidement donné raison à la France, son prestige s’en est trouvé accru. Aucune autre puissance – ni l’Amérique, ni la Russie, ni la Grande-Bretagne – ne jouit d’autant de crédibilité pour réussir une grande diplomatie moyen-orientale. La France est l’ « honest broker » (le médiateur sincère) idéal de toute négociation destinée à résoudre un conflit dans cette région compliquée.

Une ambitieuse politique orientale de la France devrait se déployer sur quatre axes différents :

1. La réconciliation des chiites et des sunnites. Paris a les moyens de mettre les Iraniens et les Saoudiens autour d’une table. Leur guerre froide peut devenir chaude à tout moment : ce même 8 octobre, un bombardement de la coalition saoudienne sur un convoi funéraire a fait 140 victimes à Sanaa, capitale du Yémen, tenue par les rebelles houthis (adeptes d’une forme de chiisme et proches de l’Iran). Après la rupture des relations diplomatiques entre Téhéran et Riad en janvier 2016, le ton n’a cessé de monter entre les deux capitales. On est passé du stade des critiques à celui des invectives. C’est une situation malsaine. Paris a les moyens de monter une médiation entre ces deux régimes autoritaires, quitte à la tenir secrète dans un premier temps, en confiant son organisation aux services de renseignement.

2. En Syrie, la France a commis l’erreur de parier, dès le début de la guerre civile, sur une chute imminente du régime baasiste. Cette erreur d’appréciation lui a fait manquer l’offre russe d’une conférence des grandes puissances et des acteurs locaux, à un moment où le sang n’avait pas encore beaucoup coulé. Aujourd’hui la France devrait s’efforcer de remettre les Américains et les Russes autour d’une table de négociation, aux côtés des deux seules puissances régionales capables de peser significativement sur le conflit : la Turquie et l’Iran. A cinq, et dans le secret des délibérations, une négociation peut aboutir. A dix ou quinze, et devant le regard des médias, c’est impossible.

3. Le conflit israélo-palestinien : la France, qui est le seul pays occidental à avoir conservé une antenne à Gaza devrait essayer de ramener le Hamas dans des négociations de trêve, sinon de paix. Il faut parler à tout le monde en Palestine, au Hamas, comme aux colons israéliens, quand bien même détesterait-on leurs idéologies.

4. Le dernier axe est à très long terme : la réconciliation des Juifs et des Perses. Si l’hostilité perdure aujourd’hui entre Téhéran et Jérusalem, c’est surtout pour des raisons de politique intérieure. Car leur antagonisme ne repose sur aucune réalité géostratégique profonde.

Pour qu’une telle politique puisse marcher, les dirigeants français devraient bien sûr renoncer au plaisir médiatique de la leçon de morale, et privilégier plus souvent l’efficacité d’une diplomatie sachant se faire en secret.

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