Le 27 janvier 2025, les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) subirent sur leur sol une défaite retentissante. Retranchées sur l’aéroport de Goma (ville de 2 millions d’habitants, riveraine du lac Kivu), elles furent attaquées à l’aube par les soldats du M23, la milice très bien entraînée des Tutsis congolais, logistiquement soutenue par le Rwanda voisin.

À Goma, désormais tenu par le M23, la vie a repris son cours normal, à l’exception des banques et de l’aéroport, dont le tarmac est encore jonché des carcasses de véhicules militaires abandonnés. Les marchés sont bondés, les écoles fonctionnent, les hôtels sont ouverts, où l’on croise même parfois des touristes européennes. Quand vous passez le poste-frontière en provenance du Rwanda, le long du lac Kivu et de ses bougainvillées en fleur, on vous tamponne votre passeport, alors que ce sont des cadres civils du M23 qui assurent l’administration. Sur le rond-point d’une place centrale de Goma, se dresse toujours une grande sculpture d’hommage aux soldats des FARDC : les rebelles du M23 n’y ont pas touché.

Le Mouvement du 23 mars est composé d’anciens rebelles tutsis du parti congolais CNDP (Congrès national pour la défense du peuple), qui furent intégrés dans l’armée congolaise à la suite d’un accord de paix signé le 23 mars 2009 entre le CNDP. Ces nouveaux soldats se mutinèrent trois ans plus tard, considérant que le gouvernement congolais ne respectait pas les modalités de l’accord. Le 6 mai 2012, la rébellion adopte le nom de Mouvement du 23 mars, en référence à l’accord de paix.

Aujourd’hui le M23 contrôle la quasi-totalité des provinces congolaises du Nord-Kivu (chef-lieu Goma) et du Sud-Kivu (chef-lieu Bukavu). La motivation première des miliciens tutsis qui s’engagent au sein du M23 est la protection de leur communauté. Les FALR (Forces armées de libération du Rwanda), descendantes des Interahamwe, ces milices hutues qui massacrèrent 800 000 civils tutsis lors du génocide d’avril-juin 1994 au Rwanda, continuent de s’en prendre aux tutsis. Elles le font au Congo, où l’État est quasiment inexistant, faute de pouvoir le faire sur le sol du Rwanda, où le gouvernement du président Paul Kagamé est fort.

Mouvement militaire congolais, le M23 a un chapeau politique qui est l’AFC, l’Alliance Fleuve Congo. L’AFC est présidée par Corneille Nangaa, originaire de la province du Haut-Uele (nord-est de la RDC), qui présida la Commission électorale nationale indépendante du Congo de 2015 à 2021. L’objectif déclaré du M23 et de l’AFC n’est pas de créer un nouvel État en plein cœur de l’Afrique sur le territoire des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Il est plutôt, comme nous l’a confié Corneille Nangaa à Goma, de prendre le pouvoir à Kinshasa, afin d’établir un État « ne discriminant aucun de ses citoyens, et capable de leur fournir sécurité, éducation et santé primaires ».

Par ailleurs, le Rwanda voisin, qui est un peu la Prusse de la région des Grands Lacs, tant son armée est puissante et son territoire bien administré, n’a pas la volonté de s’emparer de terres congolaises. « Nous sommes membres de l’Union africaine et respectons l’intégralité de nos obligations à cet égard », explique, à Kigali, Yolande Makolo, la porte-parole du gouvernement. L’un des principes de bases de l’Union africaine (l’ancienne OUA) est l’intangibilité des frontières issues de la colonisation.

Avant l’arrivée des colons allemands (qui furent remplacés par les Belges après la Première Guerre mondiale), le Royaume du Rwanda (qui était toujours dirigé par un Tutsi) s’étendait à la région du lac Kivu. Certains Tutsis du Rwanda ou de la RDC ne manquent jamais de vous rappeler cette vérité historique.

Mais la stratégie du président Kagamé n’est pas d’accrocher son pays à des rêves passéistes. En politique intérieure, il a effacé toutes les mentions ethniques sur les documents administratifs et a formé les Rwandais à ne plus se nommer en fonction de leurs ethnies (hutu, tutsi ou twa) ; en politique extérieure, il essaie d’intégrer au mieux son pays enclavé dans l’économie de la région des Grands Lacs et ne porte aucune revendication territoriale sur ses voisins. Il a présidé l’Union africaine en 2018-2019 et présidé le Commonwealth de 2022 à 2024 ; il en partage les principes.

Le président congolais Félix Tshisekedi a accusé le Rwanda de piller les ressources minières de l’est du Congo, et a même obtenu, via la Belgique, que l’Union européenne prenne certaines sanctions contre le Rwanda. La réalité est que le Rwanda, qui dispose de bonnes infrastructures routières et industrielles devrait être le débouché naturel de la production minière artisanale qui se fait en RDC. Le Rwanda dispose par ailleurs de ses propres mines, lesquelles sont exploitées de manière moderne. L’intérêt de la RDC et du Rwanda est de coopérer dans l’exploitation des ressources minières de la région des Grands Lacs. C’est un jeu gagnant-gagnant.

Très présents dans les deux pays, les Américains sont prêts à chapeauter cette coopération économique. Sous l’égide du secrétaire d’État, Marco Rubio, les ministres des Affaires étrangères de la RDC et du Rwanda se sont rencontrés à Washington le 25 avril et ont adopté une déclaration de principes devant conduire à la paix. Le M23 a eu également un entretien positif avec la délégation de la RDC. Le 28 avril, le président Trump s’est lui-même félicité de cet accord Congo-Rwanda, sur la pelouse de la Maison-Blanche.

C’est une bonne nouvelle, qui démontre que les Grands Lacs ne sont pas condamnés à la guerre perpétuelle, qu’elle soit ethnique ou politique. Il reste une condition de taille : que les dirigeants congolais et rwandais parviennent politiquement à tenir leurs promesses.

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