L’écoute du journal de 8 heures du 24 novembre 2024 sur la radio RFI m’a laissé une impression bizarre. Il était pourtant excellent sur la forme. Je me suis demandé pendant plusieurs minutes ce qui me rendait mal à l’aise sur le fond. En fait, les nouvelles de ce lundi matin, pourtant fort disparates, alimentaient toutes un phénomène que je trouve inquiétant, à savoir la lente dissolution de la société internationale.

Qu’est-ce que la société internationale ? C’est l’ensemble des personnes et des règles, portées par différents textes et institutions, qui régissent les relations entre États, avec la paix comme valeur ultime. Plus les États entreprennent de transcender leurs relations au-delà des simples rapports de force, plus ils attachent d’importance au multilatéralisme dans leur diplomatie, plus la société internationale prospère. Moins ils le font, plus elle dépérit.

C’est hélas, me semble-t-il, actuellement le cas. Les nouvelles du journal radiodiffusé incluaient notamment l’horrible guerre civile au Soudan, la victoire relative d’un candidat prorusse au premier tour de l’élection présidentielle roumaine, un projet de loi en Irak visant à confier aux religieux le statut civil des familles.

« L’avantage » du projet législatif irakien est qu’il pourra permettre de marier les filles à 12, 11 ou 7 ans, selon les différentes écoles juridiques de l’islam de Mésopotamie, qu’il soit sunnite ou chiite. Bien sûr, en cas de divorce, la garde des enfants de plus de 7 ans sera systématiquement confiée aux pères. Jusque-là, le droit civil irakien dépendait d’une loi de 1959, laquelle obéissait au bon sens et aux principes universels énoncés par la Déclaration universelle des droits de l’homme rédigée par René Cassin, pilier de la société internationale. Une telle régression du droit de la famille fait assurément regretter la dictature laïque de Saddam Hussein et réaliser à quel point l’invasion anglo-saxonne du pays, en 2003, au nom de la démocratie, ne lui avait en définitive apporté que du chaos et de l’obscurantisme.

Que le peuple roumain s’exprimant au suffrage universel ait placé en première place un candidat prorusse laisse également songeur. La Roumanie est un pays qui a tiré un énorme profit de son accession à la quintessence de la société internationale que représente l’Union européenne. Depuis son adhésion à l’UE en 2007, la Roumanie a reçu quelque 90 milliards d’euros de fonds européens. Le solde net des flux (qui prend en compte les contributions de la Roumanie au budget de l’UE) s’établit à plus de 60 milliards d’euros. Par ailleurs, même si son système judiciaire ne marche pas encore parfaitement, le pays est bien davantage un État de droit qu’il ne l’était avant de réaliser les réformes exigées par Bruxelles.

Historiquement et géographiquement, les Roumains sont très bien placés pour comprendre en quoi le président russe Vladimir Poutine a malmené la société internationale en envahissant l’Ukraine en février 2022. Ils se souviennent que c’est librement que la Russie s’est séparée de l’Ukraine en 1991 et que le président ukrainien Zelensky n’a jamais été un maniaque antirusse – pour fêter le Nouvel An orthodoxe de 2014, celui qui n’était alors qu’une star comique, était à Moscou, chantant bras dessus bras dessous avec Soloviev, sur un plateau de télévision russe. 

Ils se souviennent que la principale promesse électorale de Zelensky en 2019 était la réconciliation avec la Russie – malheureusement Poutine a toujours refusé une explication franche avec lui en tête-à-tête. Ils se rappellent le geste de bonne volonté du président Biden qui, en juin 2021, lors de sa rencontre avec Poutine à Genève, avait accepté le gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne. Autant les Américains n’étaient pas prêts à chasser de l’Otan les pays de l’Est qui l’avaient intégrée en 2004, autant ils étaient prêts à discuter avec la Russie de tous les arrangements de sécurité lui paraissant nécessaires.

Le fait que l’armée russe occupe toujours une bande de terre (la Transnistrie) chez leurs cousins moldaves aurait dû inquiéter l’électorat roumain au lieu de l’attirer vers un vote pro-Poutine. Sur le long terme, ce ne sont pas les hommes forts qui garantissent la paix entre les nations, mais bien un droit international fort. Les Occidentaux ont donné de très mauvais exemples quand ils l’ont violé en 1999 (guerre du Kosovo), en 2003 (guerre d’Irak), en 2011 (guerre de Libye).

La société internationale s’est à plusieurs reprises penchée sur le Soudan. En 2009, en raison de sa répression au Darfour, la CPI décerne un mandat d’arrêt contre le général Béchir, qui préside le Soudan depuis 1989. En 2011, à l’initiative des Américains, elle détache les provinces chrétiennes du sud du pays pour en créer un nouveau, le Sud Soudan. Puis elle se désintéresse de son bébé, qui va bientôt sombrer dans la pire des guerres tribales, opposant les Nuers aux Dinkas. 

En 2019, le général Béchir est chassé du pouvoir par l’armée, sous pression de la rue. Mais le général n’est pas remis à La Haye. Aujourd’hui, alors qu’une rivalité entre l’armée et la milice des gardes-frontières ravage le pays sans issue en vue, on en vient à regretter la dictature de Béchir, où les Soudanais pouvaient au moins commercer et cultiver en paix. Pour louable que soit le concept, l’utilité de la CPI (cour reconnue par 123 pays mais pas par les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde…) n’apparaît toujours pas flagrante pour la société internationale. Car en privilégiant la justice par rapport à la paix, elle semble mettre la charrue avant les bœufs.

Mais il y avait aussi deux bonnes nouvelles pour la société internationale dans le bulletin de RFI : la clôture de la COP 29 à Bakou (avec un réel progrès sur les règles en matière de crédits carbone), et la tenue à Séoul d’une conférence sur la dépollution des océans de leurs déchets en plastique. On a tort de se moquer des conférences et des grandes messes onusiennes, même si leurs avancées sont parfois ténues. Car elles rassemblent les hommes au lieu de les diviser et elles coûtent toujours cent fois moins cher que les guerres.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les Américains avaient à raison créé une multitude d’instances visant à renforcer la société internationale dans tous les domaines, politique (ONU), financier (FMI), commercial (Gatt), etc. Ils ont, hélas, à plusieurs reprises, sous des administrations républicaines comme démocrates, écorné le bel édifice qu’ils avaient brillamment construit. Ce dernier est encore loin d’être effondré. Le problème est que Donald Trump n’a encore jamais émis la moindre proposition de le restaurer et que l’Union européenne ne semble plus avoir le leadership pour le faire.

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