Kemi Badenoch, une femme noire de 44 ans, née en Angleterre de parents nigérians, a été élue, le 2 novembre 2024, leader du Parti conservateur britannique. Le corps électoral de ce scrutin était tous les membres de ce parti très ancien, héritier des tories du XVIIIe siècle. Si les conservateurs gagnaient la prochaine élection législative, elle deviendrait le premier ministre de Sa Gracieuse Majesté britannique. Ce mardi 5 novembre 2024, c’est une femme noire de 60 ans, la vice-présidente Kamala Harris, qui représente le Parti démocrate dans l’élection au suffrage universel indirect devant désigner le 47e président des États-Unis d’Amérique. 

Tous les sondages prédisent un résultat extrêmement serré. Que la gauche américaine et la droite britannique, qui professent des idées très différentes, soient aujourd’hui conduites par des femmes noires, montre à quel point les démocraties occidentales ont, chez elles, réussi à surmonter le racisme. Pour les Occidentaux d’aujourd’hui, la couleur de la peau d’un être humain n’influence en rien ni son intelligence, ni sa force de caractère, ni sa capacité à diriger un pays. En France, ce sentiment est ancien. Le général de Gaulle parlait d’égal à égal avec son compagnon, le gouverneur des colonies Félix Éboué, et Georges Pompidou avec son camarade de khâgne au lycée Louis-le-Grand, Léopold Sédar Senghor. On m’opposera évidemment le fait que le socialiste Léon Blum ait parlé de « races supérieures ».

Dans un discours à l’Assemblée nationale le 9 juillet 1925 portant sur le budget des colonies, ce normalien déclara en effet : « Nous admettons qu’il peut y avoir non seulement un droit, mais un devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelquefois pour elles un privilège quelque peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation. » Dans ce propos, au demeurant fort nuancé, Blum fait volontairement référence à un célèbre discours de Jules Ferry de 1885, qui prônait, comme politique pour la France « la mission civilisatrice de la colonisation » – plutôt que la revanche sur l’Allemagne. Blum, qui était un homme intelligent et cultivé, n’a jamais cru une seconde à une quelconque supériorité d’un être humain sur un autre, à raison de sa couleur de peau.

Dans son Histoire de France, publiée en 1924, Jacques Bainville, pourtant royaliste et militant de l’Action française, tient ce propos magnifique, qui n’a pas pris une ride en un siècle, et qui pourrait figurer au fronton de nos collèges : « La fusion des races a commencé dès les âges préhistoriques. Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation. » Au même moment, dans sa prison de Haute-Bavière, Adolphe Hitler rédige son pamphlet Mein Kampf , qui fait la part belle à la race « aryenne » allemande, prétendument supérieure aux autres. Arrivé au pouvoir, ce raciste proclamé chasse d’Allemagne ses citoyens juifs, considérés comme appartenant à une race inférieure et nuisible. Ces êtres prétendument « inférieurs » construiront, quelques années plus tard, pour l’Amérique, la première bombe atomique de l’histoire…

À partir de juin 1941, les nazis entament la destruction systématique des Juifs d’Europe, par pure application de l’idéologie raciste hitlérienne. Qu’une nation aussi civilisée que l’Allemagne, mère de la philosophie et de la musique européennes, ait pu commettre une telle abomination, illustre à quel point la « civilisation » est une avancée intellectuelle fragile, et à quelle vitesse elle peut se trouver bafouée par le retour d’un refoulé raciste.

Les Occidentaux doivent aussi se souvenir de l’athlète américain noir Jesse Owens. Lorsqu’il revient couvert de gloire des Jeux olympiques de Berlin de 1936, le quadruple médaillé d’or n’est pas reçu à la Maison-Blanche. Il ne reçoit même pas de lettre de félicitation de Roosevelt. En campagne électorale pour sa réélection, le président ne veut pas braquer les États ségrégationnistes du Sud, où domine alors le Parti démocrate, qui est ségrégationniste, comme tous les petits Blancs déclassés par la Grande Dépression.

Il faudra attendre le début des années 1960 pour qu’un Noir puisse librement s’attabler à la terrasse d’un café à Washington. Mais, moins d’un demi-siècle après, on verra un Noir entrer en patron à la Maison-Blanche. La rapidité d’une telle évolution est remarquable. Les Occidentaux peuvent s’en enorgueillir. Certains avaient prétendu, en novembre 2008, que l’élection de Barack Hussein Obama était un accident dans l’histoire américaine. Ils ont eu tort car, quatre ans plus tard, il était réélu et bien réélu. Sa couleur de peau n’avait joué ni en sa faveur, ni en sa défaveur, dans le scrutin. Les deux seules choses que les Américains avaient considérées avant de réélire Obama étaient le bilan de son premier mandat et sa capacité à exercer, à nouveau, une fonction aussi exigeante que celle de président des États-Unis d’Amérique.

Deux femmes noires sont donc aujourd’hui arrivées au seuil du pouvoir dans les deux grandes thalassocraties occidentales. Il est significatif – et heureux – qu’elles n’aient pas du tout le même programme. Kamala Harris incarne une gauche libérale américaine classique, omniprésente dans les médias et les élites intellectuelles des côtes Est et Ouest de l’Amérique. La Britannique Kemi Badenoch défend les idées de la droite du Parti conservateur, fustigeant le wokisme, le laxisme migratoire, l’obésité du secteur public. La politique en Occident semble donc avoir atteint ce haut degré de maturité, où la profession de foi d’un candidat ne dépend plus de ses origines ethniques ou familiales, mais bien plutôt du libre exercice de sa raison. Si cette tendance se confirme, c’est vraiment la meilleure nouvelle qu’aient reçue les électeurs occidentaux depuis le début du XXIe siècle.

Laisser un commentaire