Avec le lancement, le 1er octobre 2024, des incursions terrestres de Tsahal dans le Hezbollah-land du Sud-Liban, Israël est passé d’une logique de restauration de sa dissuasion à une logique de changement de l’équation stratégique régionale. L’ambition des stratèges israéliens est de réduire sensiblement la puissance de nuisance contre Israël de ce qu’ils nomment « la pieuvre » et de ce que leurs ennemis appellent « l’axe de la résistance », à savoir le soleil iranien (incarné par le corps des gardiens de la révolution) et les planètes gravitant autour de lui : le Hamas de Palestine, le Hezbollah du Liban, les houthistes du Yémen, les milices chiites de l’Irak, la Syrie de Bachar el-Assad.

Toute la question est de savoir si tous les succès tactiques engrangés par Tsahal à la suite de son terrible échec lors de l’attaque surprise du Hamas du 7 octobre 2023 (800 civils massacrés, 200 pris en otages, 400 soldats tués) sont ou non à même de déboucher sur une avancée stratégique pour l’État d’Israël. Au cours de l’histoire qui suivit sa fondation et sa victoire dans la guerre d’indépendance (1948), l’État hébreu a connu un certain nombre d’indéniables avancées stratégiques. 

Une demi-douzaine me viennent à l’esprit spontanément : l’obtention par Ben Gourion des secrets nucléaires de la France en échange de la collaboration israélienne à l’aventure de Suez (novembre 1956) ; la reconnaissance de la ligne de cessez-le-feu de 1949 (dite « Ligne verte ») comme frontière internationale d’Israël, par la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, après la victoire éclair de Tsahal dans la guerre de juin 1967 ; l’amendement Jackson-Vanik, adopté par le Congrès des États-Unis en décembre 1974, qui va faire de la libre émigration des Juifs russes en Israël un point central de la diplomatie américano-soviétique ; la paix avec l’Égypte (mars 1979) après que Tsahal se retint, à la fin de la guerre du Kippour (octobre 1973), d’humilier l’armée de Sadate ; la paix avec la Jordanie (octobre 1994) après la signature des accords d’Oslo (septembre 1993) prévoyant l’établissement progressif d’un État palestinien ; l’ouverture de relations diplomatiques avec quatre nouveaux États arabes, dans le cadre des accords d’Abraham (septembre 2020) imaginés par Jared Kushner, le gendre, juif pratiquant, du président Donald Trump.

Pour le moment, Israël poursuit une stratégie strictement sécuritaire. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le peuple juif n’avait pas subi de pogrom aussi sanglant que celui du 7 octobre 2023. Tsahal a reçu pour mission d’empêcher à jamais que ne se reproduise un tel massacre de Juifs. En ce qui concerne la bande de Gaza, les 24 bataillons du Hamas ont été démantelés. Il reste de la guérilla individuelle, encore létale pour les soldats israéliens en incursion. Sinwar, le chef politique et militaire du Hamas, se cache dans un tunnel, entouré d’otages israéliens, ce qui rend difficile sa capture ou son élimination. Israël ne va pas abandonner le contrôle des deux corridors stratégiques : celui de Netzarim, isolant, vers le nord, un bon tiers du territoire palestinien ; ainsi que celui de Philadelphie, qui longe la frontière égyptienne et empêche tout trafic d’armes en provenance du Sinaï.

L’armée israélienne a l’intention de créer une zone tampon, un no man’s land qui resterait sous son contrôle, tout autour de la bande de Gaza, ce qui amputera de 16 % ce territoire exigu, surpeuplé, et aujourd’hui rasé à 70 %. En ce qui concerne le Sud-Liban, Israël veut priver le Hezbollah des moyens d’attaquer ses villages du nord de la Galilée. Il a donc l’intention de nettoyer l’ensemble du territoire entre sa frontière et le fleuve Litani. À l’égard de Téhéran, les Israéliens considèrent qu’ils ne peuvent pas prendre le risque que l’Iran soit un jour doté de l’arme atomique. Les Américains partagent leur vision.

En revanche, Netanyahou n’a aucune intention de « remodeler le Moyen-Orient », d’y opérer des changements de régime. L’Amérique, vingt-cinq fois plus puissante et plus riche qu’Israël, a essayé et s’est cassé les dents. Le premier ministre israélien ne compte même pas s’ingérer dans la politique libanaise. Il a retenu la leçon du double échec de Begin avec les frères Gemayel, en septembre 1982 puis en mai 1983. Dès que les canons se seront tus, la stratégie israélienne consistera à tenter de faire reconstruire Gaza par les pétromonarchies du Golfe et explorer la possibilité d’une confédération jordano-palestinienne. Le problème pour Israël sera alors de trouver des interlocuteurs palestiniens crédibles. Sera-ce Marwan Barghouti, le prisonnier palestinien si souvent comparé à Mandela ?

Si, à moyen terme, il ne parvient pas à offrir au monde et à son peuple une vision crédible pour le règlement de la question palestinienne, Israël n’aura engrangé aucune avancée stratégique à la faveur de ses victoires militaires de 2024. Ce sera très dommage, car elles ont déjà terriblement entamé sa réputation internationale.

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