Après avoir défait militairement les deux cimeterres islamistes braqués sur lui, l’un sunnite (le Hamas), l’autre chiite (le Hezbollah), Israël réussira-t-il à transformer politiquement sa victoire militaire ? Il reste deux ans et demi de mandat au premier ministre Benyamin Netanyahou pour gagner la paix. C’est toujours ce qu’il y a de plus difficile, et nous le savons bien, nous Français, qui n’avons, jadis, pas réussi à transformer en paix durable notre victoire militaire du 11 novembre 1918.

Le danger pour Israël serait aujourd’hui d’être enivré par sa victoire, fondée sur la plus brillante opération de renseignement et d’infiltration réalisée dans le monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si le likoudnik Netanyahou – dont la majorité parlementaire à la Knesset vient de passer de 64 à 68 députés sur 120 – veut laisser dans l’histoire hébraïque un héritage indélébile, comme l’ont fait avant lui le travailliste Ben Gourion ou le likoudnik Begin, il doit désormais travailler d’arrache-pied à l’établissement d’un environnement de paix et de stabilité autour de l’État juif. Il doit faire preuve, dans cette tâche, de la même obstination et de la même patience que celles qui ont présidé à la préparation secrète de la revanche contre le Hezbollah, après la guerre ratée de l’été 2006.

Bien sûr, la tâche n’est pas facile. À ses frontières nord et sud, Israël manque d’interlocuteurs valables, capables de se muer un jour en partenaires fiables. Au Liban, il a affaire à un pays multiconfessionnel, dont l’État est failli, et où les diverses communautés (chrétienne, druze, sunnite, chiite), cultivant des allégeances différentes, n’ont pas de vision commune sur l’avenir de leur propre pays. Chez les Palestiniens, le leadership est soit déliquescent (c’est celui de l’Autorité palestinienne à Ramallah), soit extrémiste (Yahya Sinwar à Gaza). Le Hamas palestinien, à l’image du Hezbollah libanais, ne reconnaît toujours pas de droit à l’existence d’Israël.

S’il finit son actuel mandat – ce qui est fort probable -, Netanyahou aura passé vingt ans à la tête du gouvernement d’Israël. Avec l’environnement familial qui fut le sien, sa priorité – certains diront son obsession – aura toujours été la sécurité de son pays natal. Son père, Benzion Netanyahou, historien, érudit du judaïsme, sioniste, fut dans l’entre-deux-guerres le rédacteur en chef de la revue Betar, puis le secrétaire du chef sioniste révisionniste Zeev Jabotinsky, lequel préconisait que s’étende, jusqu’à l’Euphrate, l’État juif accordé par les Anglais en 1917.

Son frère aîné, le colonel Yonatan Netanyahou, est mort à la tête de son unité d’élite, le Sayeret Matkal, lors de l’opération Entebbe de juillet 1976, où les commandos israéliens réussirent à libérer tous les otages juifs d’un Airbus d’Air France. Ce dernier avait été détourné durant son vol Tel-Aviv-Paris, après l’escale d’Athènes, par quatre terroristes, deux Palestiniens du FPLP et deux Allemands des Fractions armée rouge. Après un passage par la Libye, l’avion détourné avait atterri en Ouganda, où seuls les passagers juifs – après une sélection opérée en allemand… -, avaient été gardés en otages. La France de Giscard avait alors éprouvé un peu de honte à ce que cette opération de libération d’un avion français n’eût pas été réalisée par l’armée française. Heureusement, l’équipage d’Air France avait sauvé l’honneur, en refusant d’être dissocié de ses passagers juifs, gardés en otages…

En 1993, Netanyahou, alors leader de l’opposition, s’oppose, au nom de la sécurité, à l’accord d’Oslo signé par le gouvernement travailliste avec l’OLP de Yasser Arafat, qui prévoit la création, par étapes, d’un État palestinien sur les territoires de Gaza et de Cisjordanie, occupés par Israël depuis sa victoire dans la guerre des Six-Jours de juin 1967. Beaucoup d’Israéliens reprocheront à Netanyahou d’avoir laissé ses partisans qualifier de traître le premier ministre. Car, le 4 novembre 1995, Yitzhak Rabin fut assassiné par un juif religieux d’extrême droite, alors qu’il assistait, sur la place des Rois d’Israël, à Tel-Aviv, à un immense rassemblement en faveur de la paix.

Parce que le Hamas, formation politique née d’une idéologie religieuse intolérante (celle des Frères musulmans), multiplia les attentats terroristes dans la décennie suivant les accords d’Oslo, la majorité de la population israélienne abandonna progressivement l’idée qu’il lui fallait créer un État palestinien pour avoir la paix. « Si je crée demain un État palestinien, dont les frontières passeront à 30 kilomètres de Tel-Aviv, qui me garantira qu’il ne m’attaquera plus jamais ? », m’avait dit Netanyahou, lorsqu’il me reçut, le 14 juin dernier, au siège de l’état-major de Tsahal.

Cela étant, s’il persiste à refuser la création d’un État palestinien (que réclament tous les pays du monde, y compris les États-Unis), Netanyahou devra un jour nous expliquer comment Israël compte organiser la vie future des 14 millions de personnes vivant sur le territoire de la Palestine mandataire qu’il contrôle militairement, dont 7 millions sont juifs, et 7 millions sont arabes (à 97,5 % musulmans). Le premier ministre israélien est-il vraiment favorable à un État binational ? Ne sait-il pas que la situation actuelle ne saurait durer éternellement, avec une bande de Gaza détruite aux deux tiers, survivant à coups d’aides humanitaires étrangères, et une Cisjordanie palestinienne morcelée en autant de bantoustans ?

Le rêve secret de l’extrême droite israélienne, qu’elle soit religieuse ou non, est que les Palestiniens, dégoûtés par leurs conditions de vie invivables, finissent par quitter d’eux-mêmes Gaza pour l’Égypte, et la Cisjordanie pour la Jordanie. Mais cela ne se fera pas, parce que les Palestiniens n’ont aucune intention de rejouer la « nakba » de 1948, et qu’Israël a, au plus profond de lui, l’intention de demeurer un État de droit respecté en Occident.

On peut tout à fait comprendre qu’Israël refuse de lâcher son contrôle sur le « corridor de Philadelphie », qui longe la frontière entre la bande de Gaza et l’Égypte, et qui interdit toute contrebande d’armes en provenance du Sinaï. On peut aussi comprendre qu’il veut en finir une fois pour toutes avec les miliciens du Hezbollah qui, sous-estimant la résolution de l’État hébreu, prirent l’initiative de bombarder la Galilée dès le 8 octobre 2023, et n’entendirent aucun des avertissements du gouvernement de Jérusalem.

Mais tout cela reste d’ordre tactique. La grande stratégie consistera à ancrer une fois pour toutes Israël dans son environnement régional arabo-musulman. Pour cela, le premier ministre ne partirait pas de zéro. Israël a déjà engrangé la paix avec l’Égypte (1978), la Jordanie (1994), ainsi que les accords d’Abraham (2020) avec les Émirats, Bahreïn, le Maroc, et le Soudan. 

La clé serait évidemment de commencer par parler, secrètement dans un premier temps, avec l’Iran, dont le nouveau président a été élu sur un programme d’ouverture à l’ouest. Dans les relations internationales, c’est toujours quand on est fort sur le terrain militaire qu’on peut se permettre de faire des concessions sur le plan politique. Or Israël ne s’est jamais montré aussi fort qu’aujourd’hui, à son peuple, comme à ses voisins.

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