Après avoir regardé à la télévision, à moins de trois jours d’écart, le face-à-face américain Trump-Biden du jeudi 27 juin 2024 et la soirée électorale française du dimanche 30 juin, j’ai été frappé par un phénomène, pour moi nouveau : l’extrême pauvreté du débat politique chez les Occidentaux. J’ai eu l’impression qu’on avait, à mon insu, changé d’ère politique en Occident. J’ai eu le sentiment qu’on était passé, en relativement peu de temps, d’une démocratie fondée sur le débat constructif – qu’il ait lieu dans une enceinte parlementaire ou sur un plateau de télévision – à une foire d’empoigne, où les anathèmes avaient remplacé les arguments.

Sans remonter à l’élégance des débats cruciaux des années 1970, comme les face-à-face Mitterrand-Giscard d’Estaing de 1974 ou Carter-Ford de 1976, la démocratie délibérative se portait encore bien au début du XXIe siècle. Les débats Sarkozy-Royal de 2007 ou Obama-McCain de 2008 furent de bonne tenue. On y assista, dans le calme, à de réels échanges d’arguments, fondés sur les programmes respectifs des candidats.

Lors du débat Biden-Trump, on entendit surtout fuser les insultes. Dans mon florilège, j’ai recueilli les termes de criminel, menteur, pleurnicheur, looser, chat de gouttière. Plus grave encore, la politique moderne semble désormais consister à jeter l’anathème sur son adversaire plutôt qu’a débattre avec lui. La priorité de l’homme politique moderne ne semble plus être de convaincre un auditoire que son programme est meilleur pour le pays que celui de son adversaire. Il s’agit bien plutôt d’excommunier son adversaire, de le chasser du champ politique du débat démocratique. En Amérique, on appelle cela la « cancel culture ». Celui qui n’est pas d’accord avec vous n’a tout simplement plus voix au chapitre.

Les démocrates ont jeté l’anathème sur Trump en disant qu’il mettait en péril la démocratie américaine. Au début de son mandat présidentiel, ils avaient même essayé de le destituer sous le prétexte qu’il aurait été un espion, « tenu » par le Kremlin. L’« information » provenait d’un ex-agent secret britannique au passé douteux. Il a fallu une longue enquête du Washington Post (journal pourtant démocrate) pour prouver que c’était complètement bidon.

Aujourd’hui, les démocrates prétendent que Trump serait séditieux, à cause de la manifestation de ses partisans du 6 janvier 2021 à Washington, où la foule réussit à envahir le Capitole. C’est oublier l’incompétence crasse de la police du Congrès – en France, la police n’a jamais laissé les « gilets jaunes » pénétrer au Sénat, ni à l’Assemblée, ni à Matignon, ni à l’Élysée. C’est oublier aussi que Trump appela dans un tweet ses partisans à manifester « peacefully and patriotically ». Héritier de Lincoln, le Parti républicain américain est une grande institution de la démocratie américaine. Il est ridicule de prétendre qu’il serait devenu une organisation séditieuse.

À l’inverse, les républicains usent de l’anathème en prétendant que le président démocrate actuel serait gâteux. Certes, Joe Biden a souvent des absences lors de ses apparitions publiques. Mais le cœur du métier de président des États-Unis n’est pas d’être un bonimenteur de foire. C’est de concevoir une bonne politique et de parvenir à la faire exécuter.

Force est de constater que Joe Biden a remarquablement réussi à protéger les intérêts de son pays au cours des trois ans et demi pendant lesquels il l’a dirigé. En économie, il a créé 800.000 emplois industriels ; il a fait revenir sur le sol américain nombre de productions stratégiques (comme les microprocesseurs) ; il a obtenu du Congrès une loi de subventions massives aux industries combattant le changement climatique (Inflation Reduction Act d’août 2022), qui fait que les investisseurs du monde entier se précipitent aujourd’hui aux États-Unis. Depuis cinquante ans, jamais l’écart de richesse entre les Européens et les Américains n’a été aussi grand, en faveur de ces derniers.

En politique étrangère, il a réussi à empêcher la Russie de s’emparer de l’Ukraine ; il a ramené deux États supplémentaires importants dans l’Otan (la Suède et la Finlande) ; il a vassalisé comme jamais les Européens, dans les secteurs de l’énergie comme de l’armement. Son seul échec se trouve à la frontière avec le Mexique, où il n’est pas parvenu à endiguer l’immigration illégale. Certes, Biden semble un peu trop âgé pour exercer les fonctions harassantes de président des États-Unis. Mais souvenons-nous que le chancelier Adenauer avait 87 ans lorsqu’il signa à Paris, en janvier 1963, le traité de l’Élysée, lequel régit toujours les relations franco-allemandes. Biden est sûrement trop vieux pour les tournées de cirque de la politique spectacle. Mais est-il trop vieux pour la politique au sens noble du terme ? Rien ne nous le prouve.

En France, la politique est, hélas, aussi gagnée par la pratique de l’anathème. On a lu des patrons de journaux, pourtant jadis d’une gauche raisonnable, nous expliquer que nous risquions, à la faveur de ces élections législatives, de voir notre démocratie « dénaturée » et notre nation « déshonorée ». Allons, allons… Ce moment démocratique n’était peut-être pas nécessaire, mais il n’a rien de déshonorant, au contraire.

Au lieu de pratiquer l’anathème contre le Rassemblement national, de crier au loup fasciste, pourquoi la macronie et la gauche ne cherchent-elles pas à répondre à la demande exprimée par l’électorat pour davantage d’ordre dans nos rues, à nos frontières, dans nos écoles, dans nos finances publiques ? Pourquoi ne le défient-elles pas calmement le RN sur son programme économique ? Nous expliquer que Bardella est un nouveau Mussolini relève de la politique de l’anathème.

À l’inverse, il est ridicule de résumer l’idéologie du Nouveau Front populaire à de l’islamo-gauchisme. Certes, certains de ses membres expriment un antisémitisme fétide ; certes, il est invraisemblable de ne pas condamner le pogrom ignoble du 7 octobre 2023. Mais de là à jeter l’opprobre sur tout un mouvement… Je pense que les idées économiques du NFP sont folles et mèneraient la France à sa ruine, mais je préfère débattre calmement avec les militants du NFP plutôt que de jeter sur eux l’anathème. Je ne partage pas les idées de MM. Ruffin et Roussel, mais je pense que ce sont des hommes politiques tout à fait respectables, et je ne jetterai jamais sur eux l’anathème d’« islamo-gauchistes ».

La démocratie moderne a été inventée par les Anglais, avec ses débats civilisés à la Chambre des communes, sa presse libre et ouverte à toutes les opinions, son respect de l’adversaire. Il est grand temps qu’on y revienne en Occident.

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