Les 15 et 16 juin 2024, s’est tenue, dans la station suisse du Bürgenstock, une « conférence de paix sur l’Ukraine », à laquelle ont participé une centaine de délégations, venues du monde entier. La Russie n’avait pas été invitée. Cela peut sembler curieux. Une conférence où l’on n’invite pas l’un des deux belligérants a peu de chance d’aboutir à une paix entre eux. S’il avait fallu coller à la réalité et non à une pensée magique, le terme de « conférence de solidarité avec l’Ukraine agressée » aurait davantage convenu.
Pour prononcer un cessez-le-feu et ouvrir des négociations de paix avec Kiev, Moscou exige que l’armée ukrainienne se retire au préalable des quatre oblasts que la Russie a annexés (Louhansk, Kherson, Donetsk, Zaporijjia) mais dont elle ne contrôle pas intégralement le territoire. Vladimir Poutine exige en plus que l’Ukraine renonce officiellement à adhérer à l’Otan (ce qui l’obligerait à amender sa constitution, laquelle déclare depuis 2019 que cette adhésion est un objectif stratégique du pays). Les conditions russes sont considérées comme totalement inacceptables par les autorités ukrainiennes. La guerre va donc se poursuivre, avec des Occidentaux continuant à aider massivement et publiquement l’Ukraine, et des Chinois continuant à aider en sous-main le complexe militaro-industriel russe. Invitée à participer à cette conférence du Bürgenstock, la Chine a décliné l’invitation.
La star de la conférence fut évidemment la chef de la délégation américaine, la vice-présidente Kamala Harris. Les États-Unis viennent d’entériner un gigantesque plan de soutien militaire et financier à l’Ukraine de plus de 60 milliards de dollars. C’est l’équivalent de ce qu’ils ont déjà donné entre 2022 et 2024. Au total, en dollars constants, l’Amérique aura donné à l’Ukraine l’équivalent du plan Marshall, qui finança la reconstruction en Europe de 1947 à 1952.
Quelles sont les raisons pour lesquelles l’Amérique défend autant l’Ukraine, depuis si longtemps et de manière aussi constante ? Il faut se souvenir que dès la conférence de l’Otan de Bucarest d’avril 2008, George W. Bush demanda à l’Alliance d’accueillir l’Ukraine en son sein. La France et l’Allemagne opposèrent un refus poli au président américain : oui, peut-être, mais plus tard. Après la désastreuse invasion anglo-saxonne de l’Irak (2003), qu’ils avaient fortement déconseillée, les deux pays européens ne faisaient plus confiance à l’Amérique. Ils la jugeaient fautrice de guerres, car trop imprégnée d’idéologie néoconservatrice.
Ensuite l’Amérique apporta, dès janvier 2014, son soutien public à la foule qui avait envahi la place Maïdan de Kiev et qui manifestait contre le président prorusse Ianoukovitch – avant de le renverser -, parce qu’il avait mis fin à un projet d’association économique avec l’Union européenne, pour en accepter un avec la Russie. Après l’annexion russe de la Crimée (mars 2014) et les revers militaires de l’armée ukrainienne (été 2014, puis janvier 2015) dans le Donbass, contre les sécessionnistes russophones aidés par Moscou, les Américains entreprirent d’armer et d’entraîner les soldats ukrainiens aux normes Otan.
Si les Russes furent incapables de prendre Kiev en février 2022, c’est parce que la défense ukrainienne connaissait leurs plans d’opérations à l’avance, que lui avait transférés le renseignement américain, lequel avait pénétré les ordinateurs de l’état-major russe. Pourquoi donc l’Amérique a-t-elle, à ce point, pris fait et cause pour les Ukrainiens, un peuple n’ayant avec elle qu’une très modeste proximité géographique ou historique ?
Est-ce par souci idéologique de défendre la démocratie ? C’est un mot que les dirigeants démocrates américains ont toujours eu à la bouche, souvent avec sincérité. Mais la vérité historique est qu’ils ont su aussi très bien, dans certaines contrées, comme le golfe Persique ou la Chine, faire valoir les intérêts économiques des États-Unis, sans beaucoup se soucier de la nature démocratique ou non des régimes en place. La bonne réponse se trouve dans une toute récente note du Congressional Research Service, destinée aux membres du Congrès américain, citée par l’excellente revue Questions internationales, dans son numéro d’avril-mai 2024.
« Au cours des dernières décennies, les décideurs américains ont choisi de poursuivre un objectif consistant à empêcher l’émergence d’hégémons régionaux en Europe et en Asie », écrit l’analyste naval Ronald O’Rourke, dans sa note intitulée « Defense Primer : Geography, Strategy, and U.S. Force Design ». Les États-Unis ne sont plus l’hyperpuissance décrite par Hubert Védrine dans les années 1990. Mais ils sont encore la puissance la plus influente au monde, dotée d’un budget militaire représentant 40 % du total de toutes les dépenses militaires de la planète, d’une monnaie constituant 60 % des réserves de change au monde, de traités d’alliance ou d’amitié avec 70 pays dans le monde. Ils comptent bien ne pas perdre leur place tout en haut du podium et, en conséquence, freiner l’ascension de leurs empires rivaux.
Esquissé en 2003, à l’époque de l’invasion anglo-saxonne de l’Irak, l’axe Paris-Berlin-Moscou, représentait un cauchemar stratégique pour les Américains. Ils peuvent être reconnaissants à Vladimir Poutine de l’avoir saboté par son aventurisme botté, et de leur avoir offert en prime l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Otan. Après l’annexion de la Crimée, les Américains ont eu l’intelligence de comprendre que Poutine tenterait d’aller plus loin.
Une fois n’est pas coutume, ils ont fait preuve de vision dans la défense de leurs intérêts et ont pris les mesures pour bloquer la résurrection d’un Empire russe, susceptible de les concurrencer sur le continent européen. Dans son livre Le Grand Échiquier, l’Amérique et le reste du monde, publié en 1997, Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale de l’administration Carter, expliquait déjà que retirer l’Ukraine à la sphère d’influence de Moscou empêcherait à tout jamais la Russie de reconstituer son empire.
