Dans l’histoire des guerres asymétriques contemporaines, la stratégie du Hamas n’a rien de vraiment nouveau. Le mouvement islamiste palestinien applique la théorie de la guerre révolutionnaire telle que l’a promue Mao Tsé-toung et telle que l’ont analysée les officiers français Lacheroy, Trinquier et Galula, sur le terrain des guerres d’Indochine et d’Algérie.

Le premier principe de la guerre révolutionnaire est que son combattant doit être comme un poisson dans l’eau au sein de la population qu’il prétend vouloir libérer. C’est le cas des combattants du Hamas et de leurs familles, que rien ne permet de distinguer des autres foyers palestiniens. Mêmes mosquées, mêmes écoles, mêmes commerces, mêmes logements, mêmes voitures, mêmes vêtements. Des missiles peuvent être tirés un soir par le Hamas depuis des mosquées ou des écoles qui, le lendemain, seront fréquentées par des familles tout à fait pacifiques.

Le deuxième principe de la guerre révolutionnaire est de porter la violence à son paroxysme, afin de provoquer une polarisation extrême au sein des sociétés qu’on cherche à séparer de manière étanche. C’est ce qu’ont fait, dans l’Alger de 1956-1957, les leaders du FLN Yacef Saadi et Ben M’Hidi. Les attentats terroristes sanglants plongent la ville d’Alger, alors majoritairement peuplée d’Européens, dans la terreur, la colère et la haine. La foule, révoltée par l’horreur du spectacle de femmes et d’enfants déchiquetés par les bombes, réclame une vengeance immédiate, aveugle. Le cycle infernal attentats-répression est lancé.

La répression, féroce, s’appellera la bataille d’Alger des paras du général Massu, à qui le gouvernement de gauche a donné les pleins pouvoirs. Arrestations, tortures, disparitions. À grande échelle. Plus de 4000 suspects disparaissent corps et biens, provoquant la démission du secrétaire général de la préfecture en charge de la police. Les attentats s’arrêtent à Alger, le FLN y est décapité. Il a perdu tactiquement, mais il a gagné stratégiquement. Car un grand nombre d’Algériens musulmans, jusque-là indécis, passent de son côté, par solidarité avec les victimes. La bataille ayant été très médiatisée, le FLN devient célèbre dans le monde entier. La discorde gagne son ennemi, car beaucoup de Français réprouvent l’usage de la torture par leur armée.

En massacrant plus d’un millier de civils israéliens innocents dans son attaque du 7 octobre 2023, le Hamas savait très bien qu’il allait attirer le feu de la vengeance sur la bande de Gaza. Il savait que Tsahal allait bombarder massivement, que les victimes collatérales se compteraient par milliers, et qu’il atteindrait ainsi la polarisation recherchée. Dans la guerre révolutionnaire, la condition et le sort des victimes n’ont pas la moindre importance aux yeux des combattants. La grande majorité des victimes du 7 octobre, habitant des kibboutz frontaliers ou visiteurs de la rave party, étaient des Israéliens de gauche, souhaitant donner leurs droits aux Palestiniens. Peu importe. L’important aux yeux du Hamas, pour qui la fin justifie toujours les moyens, est que son objectif stratégique soit atteint.

Il l’a été. La cause palestinienne est revenue sur le devant de la scène géopolitique mondiale. Les images télévisées succèdent aux images télévisées. Les morts israéliens sont progressivement oubliés, et on ne parle plus que des victimes palestiniennes des bombardements de Tsahal. Les musulmans du monde entier se ressoudent contre l’État juif, et très peu osent condamner le Hamas. Très peu osent dire que ce mouvement des Frères musulmans a, depuis quinze ans, pris en otage la totalité de la population gazaouie, sans lui laisser la moindre liberté d’expression, la moindre participation à la décision.

Israël est retourné diplomatiquement à l’état où il était en 1982, l’année de son invasion du Liban. L’Arabie saoudite s’apprêtait à nouer avec lui des relations diplomatiques, il n’en est plus question. Sur certains campus universitaires occidentaux, les gauchistes et les wokistes prônent ouvertement le BDS, c’est-à-dire les sanctions contre Israël, le boycott de ses produits et l’arrêt des investissements internationaux sur son territoire.

Confrontés à l’horreur du 7 octobre 2023, les stratèges israéliens vont devoir faire preuve de davantage de sang-froid que les Américains après le 11 septembre 2001. Comment réagir sans surréagir, comment ne pas se laisser entraîner dans une spirale de violence sans fin ?

Une chose est sûre, les Israéliens devront un jour reprendre les négociations avec les Palestiniens. Il est alors urgent de remettre en vigueur la formule d’Yitzhak Rabin : « Je combattrai le terrorisme comme s’il n’y avait pas de négociations, et je négocierai comme s’il n’y avait pas de terrorisme ! »

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