Ce mardi 11 juillet 2023, commence, à Vilnius, le grand face-à-face stratégique entre les Américains et leurs alliés européens. Le choix de la Lituanie pour tenir ce sommet annuel de l’Otan n’est pas dû au hasard. Le pays, comme ses deux petites sœurs baltes, a une frontière directe avec la Russie. Or, quotidiennement, l’Otan arme, finance, et renseigne l’Ukraine, attaquée par la Russie depuis le mois de février 2022. Par un retournement rhétorique, Vladimir Poutine explique désormais à sa population que la Russie doit se défendre face à l’Amérique et aux visées agressives de l’Otan à son égard. Bref, les relations entre Washington et Moscou n’ont jamais été aussi tendues depuis la crise des missiles de Cuba de 1962 et, cette fois, l’Europe est en première ligne.
Le passage à l’acte de Poutine en Ukraine a fait extrêmement peur aux Européens. Deux options se sont alors présentées à eux : construire une autonomie stratégique européenne comme le proposait la France depuis longtemps, renforcer leurs liens de vassalité envers les États-Unis. C’est la seconde option qui a été choisie. Ils ont suivi l’Amérique sur les sanctions à imposer à la Russie ; ils ont fermé leurs succursales à Moscou ; ils ont abandonné le gaz russe de Sibérie pour le gaz de schiste américain ; ils ont passé commande de matériel militaire américain pour plus de 100 milliards d’euros. Quand l’Amérique, pour des raisons n’ayant rien à voir avec la Russie, a passé l’Inflation Reduction Act, une loi protectionniste revenant sur soixante-quinze ans de libre-échange, les Européens ont à peine protesté. L’Amérique est le patron, et il n’est pas question, pour les Européens, de risquer de se mettre mal avec le patron.
Avant ce sommet de l’Otan, il y a quand même eu un petit sujet de discussion entre les alliés et leur patron. L’Amérique entend livrer des bombes à sous-munitions à l’armée ukrainienne. Ces bombes ont un problème. Une proportion importante de sous-munitions n’explose pas à l’impact, mettant en danger durablement les populations locales. Sur 13.306 victimes d’armes à sous-munitions recensées par l’ONG française Handicap International, 98 % sont des civils, dont 27 % des enfants. Lorsqu’elle bombarda la Serbie en 1999, pour aider les sécessionnistes albanophones du Kosovo, l’Otan fit une utilisation massive de bombes à sous-munitions. Beaucoup de civils en furent victimes, bien après la fin de la guerre. C’est pourquoi la Norvège prit, en 2007, l’initiative d’un traité d’interdiction de ces armes. Il a été signé depuis par 123 nations, dont le Canada, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, tous pays membres de l’Otan. L’Amérique passera-t-elle outre les préventions morales de ses alliés sur les bombes à sous-munitions ? Cela sera intéressant à voir.
Hélas pour eux, les Européens ne sont pas des vassaux totalement rassurés. Ils ne maîtrisent ni les méthodes, ni surtout les intentions de leur puissant suzerain. Avec Joe Biden, ils savent certes qu’ils ont un protecteur qui ne se défilera pas. L’actuel président a rappelé que la Charte de l’Otan, et son article 5, ne souffrait aucune ambiguïté : qu’un seul mètre carré du territoire otanien soit attaqué par une puissance étrangère et ce sont tous ses membres qui se trouveraient automatiquement en guerre contre elle.
Mais si Trump revenait au pouvoir à partir de janvier 2025, que deviendrait la politique russe de la Maison-Blanche, s’interrogent les Européens ? L’ancien président américain n’a-t-il pas déclaré que cela lui prendrait « vingt-quatre heures pour trouver un arrangement de paix » avec Vladimir Poutine ?
Les Européens ont une incertitude fondamentale face à l’Amérique : ils ne perçoivent pas clairement quelle est sa stratégie à long terme face à Moscou. Veut-elle le retour au statu quo ante ou cherche-t-elle davantage ? Est-elle dans une optique réaliste de retour à l’équilibre, telle que la soutient son chef d’état-major, Mark Milley, ou veut-elle profiter de l’occasion pour casser définitivement la Russie, dans une ligne que prôna naguère l’ancien conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski ?
Les Européens sont eux-mêmes divisés sur la question. Pour des raisons historiques plus ou moins anciennes, la Pologne, les pays Baltes, la Suède, la Finlande, la Hollande et le Royaume-Uni penchent en faveur de la seconde branche de l’alternative. La France, l’Italie et l’Espagne inclinent vers la première. Traditionnellement prorusse depuis l’Ostpolitik de Willy Brandt, l’Allemagne a opéré un virage stratégique à 180 degrés, pour quitter la première et suivre désormais la seconde.
À Vilnius, les Européens jouiront du confort du vassal, qui n’a pas à se soucier de sa protection suprême. Mais ils garderont la sourde inquiétude de ne pouvoir influencer en rien la stratégie future de leur suzerain.
