Lors de sa dramatique allocution télévisée du 24 juin 2023, Vladimir Poutine a qualifié la rébellion de la légion Wagner de « coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre peuple ». S’adressant à sa nation, le président de la Fédération de Russie a expliqué que « c’est exactement le genre de coup qui a été porté à la Russie en 1917, pendant la participation du pays à la Première Guerre mondiale. Mais la victoire lui a été volée. Les intrigues, les querelles, les politiques menées dans le dos de l’armée et du peuple ont abouti au plus grand des chocs, à la destruction de l’armée, à l’effondrement de l’Etat et à la perte de vastes territoires. Et pour finir à la tragédie de la guerre civile. »
Historiquement, le président russe a fait allusion à la révolution léniniste d’octobre 1917, favorisée par l’Allemagne. Une mutinerie à Petrograd de soldats hostiles à la guerre fut instrumentalisée par les bolcheviques pour mettre Lénine et Trotski au pouvoir. Ils firent en mars 1918 une paix séparée avec les Allemands, qui amputa l’Empire russe de la Finlande, des pays Baltes, de la partie orientale de la Pologne et de l’Ukraine. L’Allemagne put ensuite retourner la totalité de ses forces contre les Français, lesquels trouvèrent l’énergie inouïe de résister, puis de contre-attaquer. Au grand défilé de la victoire du 14 juillet 1919, les Champs-Élysées étaient pavoisés de drapeaux français, britanniques et américains. Mais il n’y avait pas un seul drapeau russe. À cette époque, la Russie était dans le camp des perdants et, de surcroît, la proie d’une guerre civile entre tsaristes et bolcheviques.
Dans quelle tour d’ivoire réside Vladimir Poutine pour être autant déconnecté des réalités ? Vit-il dans un monde à part, qui n’a rien à voir avec le nôtre ? Comment le président de Russie a-t-il pu, intellectuellement, faire une comparaison entre les événements réellement dramatiques, historiques, de la révolution de 1917 et l’épiphénomène de la rébellion criarde d’une petite légion de mercenaires qu’il a, au demeurant, contribué à créer? Le docteur Frankenstein a-t-il vraiment eu peur de se faire renverser par sa créature Prigojine, qu’il forgea de toutes pièces dans les laboratoires du Kremlin, il y a une dizaine d’années ?
Ce discours solennel de Poutine du 24 juin rappelle, par son ton grave et son appréhension fantasmée des réalités, celui du 24 février 2022, où il lança une « opération militaire spéciale », pour « libérer » ses « frères » ukrainiens du gouvernement « nazi » qui les opprimait.
Beaucoup d’observateurs croient que Poutine agit par pur cynisme. Je ne le pense pas. À mes yeux, il finit par croire à ce qu’il raconte, même si cela nous apparaît très éloigné de la réalité. Rien n’aveugle davantage que l’idéologie. Lorsqu’il décida, en 2003, d’envahir l’Irak, George W. Bush était dans le même état d’esprit. Il était sincère. Il croyait vraiment que la démocratie allait s’installer en Mésopotamie puis se diffuser par osmose à l’ensemble du monde arabo-musulman. En pensant honnêtement faire le bien, le président américain néoconservateur provoqua un immense chaos entre le Tigre et l’Euphrate, qui n’est toujours pas résolu.
Poutine pense également qu’il fait le bien. Mais va-t-il comprendre un jour qu’il est l’artisan de ses propres malheurs ? Lorsque, à l’automne 2021, Bill Burns, patron de la CIA, se rend physiquement à Moscou pour dissuader le Kremlin de commettre l’erreur d’envahir l’Ukraine, la Russie de Poutine est à son apogée. Elle vend son gaz aux Européens qui, en retour, investissent chez elle. Elle parle d’égal à égal avec l’Amérique de Joe Biden, qui accepte de donner sa bénédiction à l’ouverture de Nord Stream 2, le gazoduc reliant directement le territoire russe au territoire allemand. Elle est la puissance la plus respectée au Moyen-Orient, car elle n’y a pas trahi ses amis. En Asie, elle a les meilleures relations du monde, non seulement avec la Chine et l’Inde, mais aussi avec le Japon et la Corée du Sud.
Intérieurement, les Russes jouissent d’une certaine prospérité. Ils n’ont pas de liberté politique mais ils voyagent librement à l’étranger. Les touristes affluent en Russie. L’autorité de Poutine n’est contestée que par une minorité. Il dispose de projets enthousiasmants à vendre à sa population, comme le développement de la Sibérie. Et voilà qu’il entreprend soudain de détruire ce bonheur russe en lançant une guerre contre l’Ukraine voisine, sur la base d’un danger fantasmé. Fantasme que Prigojine lui-même a fini par pointer du doigt.
Il nous faut continuer à protéger l’Ukraine de la folie du Kremlin sans pour autant nous réjouir du malheur russe. Car notre intérêt à long terme est que la Russie ne sombre jamais ni dans le chaos, ni dans l’orbite chinoise, mais qu’elle rejoigne enfin la famille européenne, à laquelle la rattache sa culture depuis le XVIIIe siècle.
